Les arts d’Afrique et d’Océanie ne sont pas “des éléments seconds explicatifs de notre propre histoire.”

“Ce qui me touche le plus à Branly, c’est ce mélange des visiteurs qui se croisent. Des publics de plus en plus divers très informés, très attentifs aux différents prescripteurs, en particuliers à ceux du Net. Il faut rester très connecté avec cet univers-là.” Stéphane Martin

Emmanuelle Lequeux et Florence Evin rappellent dans Le Monde que le Musée du Quai Branly “aurait pu devenir un mausolée des peuples en disparition d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques. Après dix ans d’existence, il attire 80 % de Français et bénéficie d’une image branchée. “

Elles interrogent Stéphane Martin, qui est aux manettes depuis le début du projet.

Pour les dix ans du musée, quel bilan tirez-vous ? Avec un nombre de visiteurs stabilisé à 1,3 million d’entrées (après le 1,7 million de la première année), le Quai Branly est un succès.

Quel était l’enjeu ? L’enjeu était de réinterpréter différemment une collection formidable bâtie sur un modèle classique pour lui faire jouer un rôle social, et de réaliser, ce que nous avons réussi à faire, une institution qui ne soit pas tournée vers la nostalgie des peuples en disparition, ou qui soit uniquement une sorte de regard rétrospectif sur l’art occidental. Pendant longtemps, les arts d’Afrique et d’Océanie avaient comme principale mission de dire pourquoi Picasso a réalisé ses premiers dessins et Les Demoiselles d’Avignon, mais aussipourquoi Lévi-Strauss a travaillé sur les systèmes de parenté. Ces arts étaient considérés com­me des éléments seconds explicatifs de notre propre histoire. On montrait les derniers Touareg, les derniers hommes-fleurs, les derniers chasseurs de têtes.(…)

Quel public touchez-vous ? Nous n’avons pas le même public que les autres grands musées. Nous devons gagner chacun de nos visiteurs, fabriquer ce public. Les Chinois qui viennent à Paris ne se disent pas : « Tiens je vais aller au Quai Branly ! » Nous avons très peu de touristes étrangers, 80 % des visiteurs sont français avec une grande part de provinciaux. Plus de la moitié vient au moins deux fois par an. Aller au musée est devenu une démarche plus facile. Il y a une décontraction accrue de la relation avec l’institution culturelle : de 75 % à 80 % de notre public sont des visiteurs avertis, 20 % n’ont visité aucun autre musée dans l’année ; 30 % ont entre 18 et 30 ans, ce qui est l’âge le plus difficile à capter. Beaucoup viennent seuls ou en couple, c’est un bon indicateur, leur motif principal est ce qu’ils vont voir. La fréquentation familiale est très forte le week-end, 6 000 entrées par jour, parfois 10 000, pour le premier dimanche du mois, gratuit.

Comment mesurer la réussite de cette démocratisation ­culturelle ? On a élargi le public grâce à l’image branchée, à la mode, du musée. Pour « Tatoueurs tatoués », en 2014, nous avons reçu 750 000 visiteurs et, pour une grande part, c’était leur première visite. Il y avait deux expositions en même temps. A l’étage, pour « Tatoueurs tatoués », il faisait chaud, les jeunes étaient en chemisettes et tee-shirts avec des tatouages. Au rez-de-chaussée, les dames, des habituées, étaient venues pour les Mayas. Ce qui me touche le plus à Branly, c’est ce mélange des visiteurs qui se croisent. Des publics de plus en plus divers très informés, très attentifs aux différents prescripteurs, en particuliers à ceux du Net. Il faut rester très connecté avec cet univers-là. Il faut aller chercher les publics les plus éloignés. Chaque trimestre, on organise des « Before », soirées spectacles, musique, danse, qui attirent 2 000 personnes. Une vague de résonance qui véhicule un message : « Allez au musée, c’est facile, cela n’implique pas un costume particulier ».

Nous essayons de ne plus être ce lieu impératif qui dicte le beau et le laid, mais plutôt un outil qui peut accompagner nos vies. C’en est fini du temps où l’on réduisait une culture à quelques artefacts posés sur du sable, ou à une tente touareg plantée sur du lino ! Avec l’accès à Internet, les gens ne sont plus en manque d’images, ils viennent chercher de la contextualisation, des compléments d’information. C’est une grande leçon d’humilité : nous ne sommes plus des sources exclusives, nous devons accepter de baisser nos barrières d’autorité.(…)

A la création du musée, le ­débat a été très vif entre les tenants d’un discours scientifique et ceux d’une approche esthétisante à inventer, ­comment a-t-il évolué ? (…) Notre objet consiste plutôt à prendre à témoin le passé, pour construire un outil d’appréhension et de compréhension de tout ce qui ne relève pas de la culture occidentale dominante, tout ce qui n’appartient pas à cette ligne qui va de Praxitèle à Jeff Koons. Bref, notre objet, c’est tout sauf nous-mêmes. Un champ d’action sans limite, qui nous donne une immense liberté conceptuelle. (…)

Vous êtes aussi très ouvert aux cultures populaires, de la BD à Tarzan. Dans quel but ? Ces cultures autrefois marginales sont aujourd’hui au centre des cultures populaires contemporaines. De nos jours, un enfant connaît mieux la définition du haka néo-zélandais que le nom de la mère de la Vierge Marie. Ici, chacun peut trouver ses racines, que ce soit dans Tintin ou dans un film de Mel Gibson sur les sacrifices aztèques. On peut en venir à la culture inuite après avoir écouté les samples de Björk.(…)

Quelle est l’ambition de vos ateliers nomades en banlieue ? Il s’agit d’inciter le public éloigné à faire la démarche de venir à nous. Concernant nos ateliers nomades, que nous poursuivons au printemps à Evry, pas question de faire un projet de seconde classe : nous arrivons dans ces villes avec de vraies pièces, pour garder ce caractère exceptionnel du rapport à une œuvre d’art authentique. Nos agents sont très motivés par ces projets qui demandent beaucoup de temps, d’investissement et de capacité d’adaptation, car ils nous apprennent beaucoup sur notre manière de communiquer et de transmettre nos savoirs.

Cela nous a, par exemple, été très bénéfique à Montreuil, première ville malienne de France, pendant l’exposition sur la culture dogon. Nous avons gagné la confiance du public malien qui est ensuite venu au musée. Voir des jeunes de banlieue arriver seuls, c’est notre récompense.(…)

  • Emmanuelle Lequeux
    Journaliste au Monde

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/arts/article/2016/03/04/stephane-martin-le-quai-branly-un-musee-unique-au-monde_4876445_1655012.html#dDibve5EQ5vx4Euw.99

       

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