Voulons-nous vraiment plus d’autorité ?

Nombre d’hommes politiques semblent cultiver la nostalgie d’une époque où cette notion s’imposait d’elle-même dans la famille, l’école ou l’entreprise. (…)

« Les attentats ont certainement joué un rôle révélateur de tendances plus anciennes », analyse Luc Rouban, directeur de recherches au CNRS

.(…)

Cette demande d’autorité, le politiste la repère dans les résultats 2015-2016 de l’« Enquête électorale française », qui concerne plus de 20 000 personnes. Les citoyens interrogés plébiscitent le durcissement des sanctions pénales, l’accroissement de la surveillance aux frontières, l’intensification de la lutte contre l’immigration et le renforcement de la police, de l’armée et des services de renseignement.

Plus de 50 % des sondés souhaitent même que la France soit dirigée par « un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du Parlement ni des élections » – ils sont 26 % à se déclarer « tout à fait d’accord » avec cette proposition qui romprait pourtant radicalement avec nos usages démocratiques.(…)

« L’histoire a été marquée, pendant les derniers siècles, par la disparition de la tradition et la perte de la religion », remarque le professeur de droit public Jean-Charles Froment dans un article publié en 2005 dans la revue Informations sociales. L’autorité semble suivre le même chemin : sa crise « a accompagné le développement du monde moderne dans notre siècle », écrit ­Hannah Arendt dès 1958.

Peut-on pour autant affirmer qu’en France l’autorité a aujourd’hui disparu ? L’Hexagone est-il devenu, comme semblent le penser certains dirigeants de droite, un pays de soixante-huitards où des enseignants démissionnaires, des chefs d’entreprise laxistes et des élus conciliants ont renoncé à exercer leur pouvoir ? Pas vraiment.

Les études qui comparent les différents pays occidentaux montrent au contraire qu’en France l’entreprise, l’école et la politique restent marquées par de fortes relations hiérarchiques et un goût prononcé pour la verticalité. (…)

Dans les entreprises françaises, la relation de travail est, plus qu’ailleurs, « imprégnée de taylorisme, de hiérarchie et d’obéissance », résume Martin Richer, fondateur du blog « Management et RSE », dans la revue en ligne Metis.(…)

L’école française est construite sur le même modèle que l’entreprise (…)« Elle est l’archétype de l’enseignement vertical, expliquait l’économiste Yann Algan.  L’enseignant professe au tableau et pose ses questions, tandis que les élèves prennent des notes et lui répondent. Les différentes enquêtes internationales portant sur les jeunes de 15 ans montrent une chose stupéfiante : deux de nos élèves sur trois disent consacrer tout leur temps, en classe, à la prise de notes en silence et n’avoir jamais travaillé en groupe. »

« Il y a, en France, plus de discipline et de sanctions qu’ailleurs : l’institution scolaire contrôle de près les élèves », explique Eric Charbonnier, analyste à l’OCDE

Anxiété des élèves, maintien du cours magistral, omniprésence de la notation : dans ses analyses sur la France, l’enquête du Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA), qui porte sur plus de 500 000 élèves âgés de 15 ans scolarisés dans plus d’une cinquantaine de pays, dépeint elle aussi une école verticale et centralisée.

(…)  Eric Charbonnier, analyste à l’OCDE : Dans notre pays, ce n’est pas l’autorité qui manque, mais la flexibilité : les établissements et les professeurs disposent de peu d’autonomie. Les difficultés de l’école ne seront donc pas réglées par l’instauration d’un uniforme ou l’obligation de chanter La Marseillaise. »

Comme l’entreprise et l’école, le monde politique n’échappe pas à la culture d’autorité qui caractérise la France.(…) « La France est marquée par l’unification territoriale, la force de l’Etat… Mais aussi par une mystique du leader », analyse Bruno Cautrès, chercheur au Cevipof

Née en pleine guerre d’Algérie, la Ve République est l’héritière d’une longue tradition qui privilégie les régimes forts.(…)

Comment expliquer cette étrange exception française ? (…) Sans doute trouve-t-on des éléments de réponse en se tournant vers l’histoire : le modèle qui se déploie dans le monde du travail, à l’école et au sein des institutions républicaines plonge ses racines dans une tradition ancienne, celle de la monarchie.

Pour le sociologue François Dubet,(…) : Ce modèle a traversé les siècles, il est devenu napoléonien, puis républicain, mais, aujourd’hui, il est en crise(…) ce que l’on veut rétablir, ce n’est pas l’autorité mais ses symboles – les estrades à l’école ou les ordonnances au gouvernement. »

Une demande ambiguë… qui n’est pas aussi puissante qu’on le dit. Car si une partie de la France redoute le chaos, une autre aspire à l’autonomie et à l’émancipation. Beaucoup de citoyens, surtout au sein des nouvelles générations, préfèrent ainsi les promesses de la démocratie participative à la discipline des grands partis, l’horizontalité des start-up à la verticalité des administrations, la liberté de l’entrepreneuriat aux contraintes des grandes entreprises.

Un bouleversement que ce politiste relie à l’avènement, au XXe siècle, de l’individualisation, un concept qu’il distingue de l’individualisme. « L’individualisme, c’est chacun pour soi, l’individualisation, c’est chacun son choix, résume-t-il. Les citoyens des sociétés occidentales ne souhaitent plus que les autorités, quelles qu’elles soient, leur dictent leurs comportements. Cette tendance, qui explique le déclin des grandes institutions comme l’Eglise ou les partis, porte des valeurs “postmatérialistes”, selon le mot du politiste américain Ronald Inglehart : l’épanouissement de soi, la liberté individuelle, la réalisation d’un projet de vie. Depuis son émergence, dans les années 1960, ce mouvement n’a jamais été contredit – ni par la crise ni par les attentats. »

Au fil des ans, cette petite révolution a creusé un véritable fossé entre les générations. (…)

« Les personnes nées avant les années 1960 et 1970 affichent une culture de déférence envers les autorités, explique le politiste Vincent Tiberj. Les générations suivantes ont en revanche été élevées dans une culture critique et distancée envers elles, qu’il s’agisse des professeurs, des chefs d’entreprise ou des hommes politiques. »

(…) « Les générations les plus anciennes ont une “citoyenneté de devoir”, comme l’explique le politiste américain Russell Dalton : elles votent de manière quasi automatique lors de toutes les élections, poursuit Vincent Tiberj. Dans les générations récentes, certains ont en revanche une “citoyenneté d’engagement” : ils veulent être autonomes, se faire leur propre opinion et choisir leurs causes politiques. Ils s’intéressent bien sûr à la politique, mais, si l’enjeu leur paraît mineur ou la campagne sans relief, ils ne votent pas. Du coup, ils pèsent moins dans le jeu politique. »

Est-ce pour cette raison que les élus n’entendent pas toujours leur voix ? Peut-être. Mais, en insistant sur le nécessaire retour de l’autorité, les hommes politiques s’éloignent de ces générations qui préfèrent l’autonomie à l’autorité.(…)

 En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/12/15/l-autorite-un-retour-en-force_5049580_3232.html#yfGeFdElqSwWh0Gj.99
       

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