« Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie ! « Le Cid de Pierre Corneille

Voici quelques réflexions suscitées par une des pistes proposées pour le déconfinement.
 
Isabelle Royer
 
Dans Philosophie magazine, recommandé par une de nos adhérentes :
“La vieillesse a quelque peu besoin d’être traitée plus tendrement” : Montaigne a 38 ans lorsqu’il quitte “l’embesognement” de la vie publique et se retire dans son château d’Eyquem pour y couler les jours du reste de sa vie parmi les livres de sa bibliothèque. Telle est la vieillesse en 1571. C’est une platitude, je vous le concède, de rappeler que 38 ans alors équivaudrait grosso modo, compte tenu de l’espérance de vie, à 70 ans aujourd’hui. Une autre platitude est de remarquer que donc, la vieillesse n’est pas exactement une question d’âge. Comme toute mesure chiffrée, l’âge ne signifie que relativement.

Il n’empêche : quand on est considéré sur le déclin de sa carrière à 50 ans, quand une réforme des retraites exigerait que nous restions productifs jusqu’à 70 ans, quand on appelle “maladie de vieux” un virus dont les victimes sont à 74% âgés de plus de 75 ans, quand, enfin, on envisage de prolonger le confinement des plus de 65 ans au nom de leur propre protection (mesure en principe abandonnée), tous les jeunes et vieux schnock sont fondés à y perdre leur latin, et à demander enfin : “Qui est vieux ?”

Si la vieillesse n’est pas une question d’âge, c’est une question de quoi ? La première évidence que nous impose cette pandémie est qu’elle serait une question de fragilité physique irrémédiable. De ce point de vue, le dualisme de Descartes a du bon. Tandis que l’âme, elle, “pense toujours” et sans sénescence, seul le corps vieillit, disait-il. En espérant avec raison que les progrès de la médecine feront reculer “l’affaiblissement de la vieillesse”, Descartes fait de celle-ci un problème physiologique, nullement philosophique, encore moins social et politique comme aujourd’hui. Les médecins, en ce sens, sont restés cartésiens. L’Académie nationale de médecine l’a rappelé récemment en refusant le critère de l’âge pour un déconfinement ciblé, pour prôner “des critères physiologiques, cliniques et fonctionnels”.  

La faiblesse de la vieillesse, ainsi que le soin et le soutien qu’elle est en droit d’attendre de la communauté, est bien ce qu’évoque aussi cette expression vaguement condescendante qui fleurit dans les discours publics pour désigner les victimes privilégiées du Covid-19 : “nos aînés”. On peut n’y entendre qu’un de ces euphémismes dont est friande la novlangue managériale : on dit “senior”, et maintenant “nos aînés”, pour ne pas dire “nos vieux” dans une société vieillissante et obsédée de jeunesse.

Moi qui suis familialement une cadette, j’aime bien avoir des aînés. Dans la file d’attente ce matin devant mon supermarché, j’ai encore entendu ce mot dans la bouche du vigile noir. Il a fait passer devant moi un homme âgé, qui, confus, a demandé ce qui lui valait ce passe-droit. “Vous êtes un aîné, je vous dois le respect”, a répondu le vigile, avec une noblesse de grand seigneur. “Pour une fois, je suis content d’être vieux !” a ri le client privilégié. J’ai pensé alors à ce que sont les “aînés” dans les traditions africaines et moyen-orientales : aînés de lignée et chefs de village, qui palabrent, conseillent, ordonnent la vie commune. Les appeler “les vieux” même s’ils ne sont pas toujours les plus âgés, c’est les honorer. On leur fait confiance, ils ne sont pas fragiles, ils assurent au contraire la continuité entre les générations.

“La vieillesse, c’est l’être”, disait Deleuze. Que voulait-il dire par cette formule lapidaire ? Peut-être ceci : vieillir, c’est surtout être encore vivant.CATHERINE PORTEVIN

Publié par Isabelle Royer – 27 avril 2020

 
 
       

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