La cérémonie de clôture de la Berlinale est politique. Des films engagés récompensés.
Dans Le Monde du 24 février 26
Plusieurs cinéastes ont pris la parole en soutien à la Palestine, prenant à rebrousse-poil le jury. Celui-ci, présidé par Wim Wenders, avait préféré, lors de la conférence de presse d’ouverture, le 12 février, ne pas s’exprimer sur le sujet, visiblement embarrassé par le soutien de l’Allemagne à Israël. La polémique, née de la phrase de Wenders (« nous devons rester en dehors de la politique »), aura parasité cette édition terne sur le plan esthétique, si l’on excepte quelques grands films comme Dao, d’Alain Gomis, en compétition, reparti sans récompense…
Le jury a décerné l’Ours d’or à Yellow Letters, de l’Allemand Ilker Çatak (La Salle des profs, 2023), dénonçant la Turquie d’Erdogan, régime implacable avec les dissidents et les artistes…
Le Grand Prix du jury est allé à Kurtulus (Salvation), du Turc Emin Alper (Burning Days, 2023), mi-thriller, mi-conte des Mille et Une Nuits. Dans un village menacé d’invasion, l’esprit de vengeance prend le dessus, racontant un monde incapable de vivre en paix. Sa statuette en main, le réalisateur a déclaré : « Palestiniens à Gaza, qui vivez et mourez dans les pires conditions, vous n’êtes pas seuls. Peuple d’Iran, qui souffres sous la tyrannie, tu n’es pas seul. Et Kurdes au Rojava [en Syrie], qui luttez pour vos droits, vous n’êtes pas seuls. Et enfin, mon peuple, tu n’es pas seul. »…

Xavier Dolan, cinéaste avait posé la question dans une Tribune le 19 février 26 : « D’où vient l’idée que les artistes devraient “rester en dehors de la politique” ? »
L’idée que les artistes n’ont pas les connaissances requises ou l’expérience valable pour se prononcer sur des questions sociétales ne date pas d’hier. Mais les récents appels à leur censure par des personnalités publiques et politiques, la controverse de la Berlinale ou l’aveu même de certains artistes de vouloir faire un « art apolitique », signalent l’urgent besoin d’une réflexion renouvelée sur la valeur ou la crédibilité des artistes-citoyens…
Pour revenir à la base, « politique » vient du grec ancien politikos : « relatif au citoyen, à la cité ». Dans la Grèce antique, le terme désignait tout ce qui concerne la vie collective de la cité, les affaires communes aux citoyens, l’organisation de la communauté, les décisions collectives sur le bien commun. Dans sa Politique, Aristote définit l’être humain comme zôon politikon – un « animal politique », c’est-à-dire « un être fait pour vivre en communauté organisée ». Dans cette logique, tout art est fondamentalement politique, donc, et sans qu’il ait à prendre parti, il participe à l’avancement, à l’entretien et au soin de la communauté, au maintien du lien social…

La décrédibilisation de la parole des artistes est elle-même issue d’un préjugé identitaire : le stéréotype de l’artiste « naïf » – émotif, idéaliste, détaché des « réalités » pratiques, intello, rêveur. Ce préjugé disqualificatif dévalue la capacité des artistes à témoigner sur les questions politiques simplement parce qu’on les perçoit comme « sensibles plutôt que rationnels, créatifs plutôt que pragmatiques »…
« Divertir » …Outre sa dépréciation de la politisation inhérente de l’artiste-citoyen, Wenders dit que les cinéastes doivent « faire le travail du peuple ». Or, si le travail du peuple exclut la politique, qui sont, aujourd’hui, les hommes politiques veillant activement au bien commun du peuple ? Leur travail, de Minneapolis à Khan Younès, à Gaza, par exemple, peut-il se passer de la politisation des citoyens, artistes ou non ? Enfin, qui sont les personnes pouvant dénoncer l’injustice lorsque les politiques élus échouent à le faire ou s’y refusent ?…
Et plus encore : les artistes ont, historiquement, développé les cadres de compréhension et d’interprétation de certaines réalités avant même qu’elles n’existent dans le langage courant : Les Raisins de la colère (1939), de John Steinbeck (la dignité et les droits des travailleurs migrants), Le Deuxième Sexe (1949), de Simone de Beauvoir (la distinction entre sexe biologique et genre comme construction sociale), Do The Right Thing (1989), de Spike Lee (la violence policière raciale, les tensions urbaines interethniques), ou Philadelphia (1993), de Jonathan Demme (la discrimination liée au VIH, l’homophobie systémique)….
Dans une époque de surdité et d’aveuglement, l’art impose l’écoute de la communauté. Il la rend visible et, en même temps, lui rend la vue. Il illustre ses griefs, ses complaintes, pose pour elle ses questions, en cherche les réponses à coups de peintures, de chants et d’images. Il organise et tend au bien, au soin de la société. Il n’a jamais été et ne sera jamais – au grand dam des faux dieux, des élus égocentriques et des bandits qu’il affiche et dénonce – apolitique.
L’art vient du peuple et appartient au peuple. C’est aussi pour cette raison, et en raison de ce bail tacite entre lui et l’humanité, qu’il a toujours survécu aux modes, après les avoir créées, et au temps….Xavier Dolan est acteur et réalisateur québécois, notamment auteur de « J’ai tué ma mère » (2009), « Laurence Anyways » (2012), « Juste la fin du monde » (2016) et « Matthias et Maxime » (2019).
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