De Tzetan Todorov à Bret Easton Ellis

En 1995, Tzvetan Todorov, historien des idées, a écrit un article dans la revue Esprit, qui résonne singulièrement aujourd’hui. Même si le sujet n’est pas nouveau, puisqu’il y parle de la liberté. Todorov évoque la situation qu’il a remarquée dans ces années 90, aux Etats Unis. Il dit qu’un glissement s’est opéré entre désir de liberté où les individus s’affirment dans leurs revendications, et le repli grandissant de la société dans le refus de la diversité. Le titre de l’article  : Du culte de la différence à la sacralisation de la victime. Titre qui paraît d’abord énigmatique mais qui s’éclaire quand on comprend que pour Todorov la différence représente la liberté de toutes les expressions, la sacralisation de la victime étant l’attitude qui consiste à se replier dans une position méfiante en regard des autres. Il regrette la disparition de « l’aspiration à l’autonomie » qui est « un moteur puissant » de transformation de la société. Il rappelle les grands changements politiques et historiques de l ‘époque à laquelle il écrit : la chute du communisme dans les pays de l’Europe de l’Est, le droit de vote au suffrage universel obtenu par les Noirs en Afrique du Sud. Conquêtes obtenues au prix de longues luttes au nom de la liberté, en opposition à des régimes autoritaires.
Or ce que remarque Todorov, aux Etats-Unis, en 1995, c’est que : « les valeurs publiques vont dans le sens inverse : elles consistent à exiger moins d’autonomie ». Donc moins de libertés individuelles.
Mais comment ? En ne se sentant plus responsable de sa vie et de son destin, en désignant en toutes circonstances la responsabilité des autres à propos de toutes les incidences malheureuses de l’existence. En adoptant le statut de victime.
Dans une chaîne de restaurant, une femme renverse son gobelet de café et se brûle, elle intente un procès au restaurant. Un homme qui avait confié un vêtement au pressing estime que celui qu’on lui rend n’est pas le sien, il exige 54 millions de dollars de dommages et intérêts pour : « la gêne et l’angoisse psychologique » qu’il a éprouvées … Certes, ces personnes ont été déboutées, cependant voici ce que dit Todorov : «La première forme de renoncement à l’autonomie concerne les individus isolés ; elle consiste à se penser systématiquement comme non responsable de son propre destin, voire comme une victime. Tous les visiteurs européens sont frappés par ce trait de la vie américaine : ici, on peut toujours chercher la responsabilité des autres pour ce qui ne va pas dans notre vie. »
La victimisation permet à un individu de ne plus être responsable de rien et d’obtenir dans la société, la place privilégiée de quelqu’un qui souffre face à des coupables.
Todorov remarque que d’une attitude individuelle, on est vite passé à une posture générale qui s’est installée dans le débat public. Des groupes fermés se sont constitués, au sein desquels les membres renoncent à leurs responsabilités, donc à leur autonomie, au nom des idéaux et règles du groupe. D’un autre côté, chacun d’eux y gagne en acquérant une autorité, un poids, vis à vis de la société.
Je rappelle que Todorov faisait cette constatation, il y a 25 ans. En France, à cette époque, le lecteur de la revue Esprit n’y voyait que des manifestations lointaines, quasiment exotiques. Pourtant, le politiquement correct, venu des Etats-Unis, avait déjà commencé à se profiler dans les débats à propos du cloisonnement des genres, des ethnies, des religions, des sexes. Qu’en est-il aujourd’hui ? Il semble bien que 25 ans aient suffi pour qu’un système de pensée ait traversé l’Atlantique et qu’une forme de victimisation s’insinue dans certains esprits, basée sur la morale et le ressenti.

Cependant, tout n’est peut-être pas perdu, on peut noter les indices d’une certaine résistance, ou prise de conscience, face à la propension à dénoncer un propos ou une œuvre, et à imposer la censure au nom d’un individu ou d’un groupe.

J’y ai vu un signe quand Bret Easton Ellis, écrivain américain, est venu récemment en France pour présenter son dernier livre : White.
Les années 80 nous ont fait cadeau de Bret Easton Ellis. 1985, sortie de son premier roman, il a vingt et un ans.  Moins que zéro  : révélation. Voici ce qu’on peut lire alors, à son propos, dans le journal Le Monde : « Il y a chez Bret Easton Ellis une extraordinaire puissance de la narration. Ses références, il ne faut pas aller les chercher en littérature mais plutôt du côté du rock, ce reflet clinquant de notre époque. A l’image de cette musique, Ellis est spontané, violent et son expression dépouillée. Le roman des années 80 est né. Ouf ! Il était temps. »
Depuis, Bret Easton Ellis a écrit 6 romans, dont American psycho, en 1991, qui raconte la vie d’un Yuppie New-yorkais, serial killer. Un critique écrivait alors : « Portrait lucide et froid d’une Amérique auto-satisfaite où l’argent, la corruption et la violence règnent en maîtres, American psycho, qui fit scandale lors de sa parution aux Etats-Unis, est aujourd’hui un best-seller mondial. »
Depuis 2010, aucune autre parution de Bret Easton Ellis. Enfin cette année, paraît  White  qui n’est pas un roman mais un recueil de huit essais. Et ce qu’on y lit n’est pas tendre pour la société américaine. L’auteur y dénonce « la dictature de la sympathie », et « l’auto-censure que l’on s’inflige dans l’espoir d’être accepté ». Il fustige la « victimisation comme principe de vie » Il pose cette question : « Quand les gens ont-ils commencé à s’identifier si implacablement aux victimes, et quand la vision du monde de la victime est-elle devenue l’objectif à travers lequel nous avons commencé à tout regarder ? »
La réponse est dans l’avènement du politiquement correct mais pas seulement. La responsabilité en revient également aujourd’hui aux réseaux sociaux qui aménagent des espaces de confort où s’opposent des opinions qui s’excluent les unes des autres. Fabrique de narcissisme et d’intolérance. Ellis parle de la culture anxiogène du like qui pousse au désir de plaire et contamine la pensée et la création soumise à une idéologie molle au dépens de l’imaginaire.
Dans un entretien Bret Easton Ellis déclare : « C’est ridicule. Nous vivons dans une société absurde. On ne peut plus soutenir une opinion. On doit se comporter comme des enfants et faire attention à ne contrarier personne. Les artistes ont trop peur de froisser les gens . »
Sans ménagement il dénonce l’attitude des milléniaux, qui sont nés après le 11 septembre, les décrit comme une génération imbue de sa « supériorité morale » et responsable de cet état d’esprit frileux et revendicateur.

La presse américaine a descendu en flammes le livre de Bret Easton Ellis :

– Sommes-nous vraiment face à la plus grande provocation de la littérature américaine ou tout simplement à un quinquagénaire désorienté par un monde qui ne lui appartient plus ?  Vanity fair
Ce livre est à la fois peu intéressant du point de vue idéologique et esthétiquement faible. Vox
Ellis semble trouver ces questions originales, profondes et effrayantes, mais elles se lisent comme narcissiques, réactionnaires et ennuyeuses. The Guardian US
Quelques bonnes raisons de ne pas lire « White » le nouveau livre de Bret Easton Ellis – titre de  l’article de Scott Indrisek dans l’Observer
White est un bric-à-brac mal pensé d’un livre écrit par quelqu’un qui ne prend pas au sérieux les sujets sur lesquels il écrit.  Vox

Et voici la remarque la plus fielleuse : Bret Easton Ellis est toujours la voix de sa génération. Et c’est là la limite à sa compréhension des générations suivantes. Vanity fair
C’est peu dire que ce livre et son auteur ont été éreintés sans plus de formes par la critique américaine.

Dans le même temps, la critique française a accueilli favorablement White. Elle n’est pas choquée par des déclarations qui bousculent le politiquement correct. Elle pointe l’humour d’Ellis, sa façon ironique de décrire un courant de société. Un chroniqueur le désigne comme l’un des plus grands écrivains américains.
Sommes-nous, en France, plus indulgents, pas encore contaminés par ce que Ellis désigne comme « le culte du like et l’empressement à censurer les idées qui dérangent ? »

Le Monde ,  10 mai 2019 : « Son livre surgit alors que se multiplient les exemples d’atteintes à la liberté d’expression et de création sur les campus et dans la culture. En France aussi. La voix d’Ellis nourrit donc le débat auquel, dans les toutes dernières lignes de White, il prévoit un avenir sombre : « Lorsque vous êtes en proie à une rage infantile, la première chose que vous perdez est le jugement, avant que vienne le tour du sens commun. Et, à la fin, vous perdez la tête et, avec elle, votre liberté. »
Nelly Kaprièlan, critique aux Inrockuptibles déclare :
« Bret Easton Ellis crée la surprise en revenant avec un essai stimulant. Pas sûr qu’on soit d’accord sur tout avec lui, mais on est comme lui, pour le débat d’idées. »
Un « Débat d’idées », c’est bien ce qui permet de décloisonner les opinions. Il y a de l’espoir …

Tzvetan Todorov

Bret Easton Ellis entre dandy et vieux con par Aurélien Bellanger

Bret Easton Ellis à propos de Lunar Park, 2005, INA

Bibliographie Bret Easton Ellis : Moins que zéro 1986 ; Les Lois de l’attraction 1988 ; American Psycho 1992 ; Zombies 1992 ; Glamorama 2000 ; Lunar Park 2005 ; Suite(s) impériale(s) 2010 ; White 2019

 

       

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