Serge Gruzinski prône “l’histoire globale”.

Dans Télérama – 

Les historiens globe-trotteurs existent et Serge Gruzinski est l’un d’eux. Né à Tourcoing, en 1949, cet ancien élève de l’Ecole nationale des chartes a entendu l’appel du large après ses premiers travaux sur les cultures populaires européennes aux XVe-XVIe siècles. Directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), professeur à l’université de Princeton, aux Etats-Unis, et à l’université fédérale de Pará à Belém, au Brésil, il a publié plusieurs ouvrages sur la colonisation du Mexique durant le XVIe siècle.

Pour comprendre les processus de mondia­lisation d’hier et d’aujourd’hui, Serge Gruzinski prône « l’histoire globale », une démarche qui invite à élargir les questionnements, à mieux cerner les brassages et les confron­tations entre croyances et dominations. Le vendredi 9 octobre, il prononcera la conférence inaugurale aux 18es Rendez-vous de l’Histoire de Blois, sur le thème : « Au-delà des empires : quelle histoire écrire dans un monde globalisé ? »

Qu’est-ce qui vous a conduit à l’histoire de l’Amérique latine ?

(…) En 1970, sans parler espagnol, je suis allé faire du tourisme au Mexique pendant deux mois, y suis retourné l’année suivante et me suis lancé dans une thèse d’Etat qui portait sur la transformation des cultures indigènes à l’époque coloniale, sur la façon dont ces Indiens se sont christianisés, occidentalisés, ou bien ont résisté, thèse dont j’ai tiré mon livre La Colonisation de l’imaginaire (Gallimard). C’est à cette époque que l’on s’est rendu compte qu’il fallait aussi faire l’histoire « de l’autre côté », c’est-à-dire du point de vue de ceux qui, jusque-là, ne semblaient pas les principaux acteurs de l’histoire. (…)

Comment définiriez-vous « l’histoire globale » ?

Elle consiste à essayer de comprendre comment, aujourd’hui comme dans le passé, se développent les processus de mondialisation et quelles résistances ils suscitent. Une histoire globale part toujours du local pour voir avec quoi il se connecte. Si l’on prend l’exemple d’une ville comme Roubaix, elle se connecte avec la région, la nation, le continent européen, ou encore avec l’Arabie saoudite, qui finance ses mosquées.

Au-delà de ces définitions, il s’agit tout simplement de comprendre les informations que l’on peut voir à la télévision. Quand des bateaux de migrants africains sombrent dans la Méditerranée ou que des réfugiés syriens traversent une partie de l’Europe, on a le plus urgent besoin de connaître l’histoire des mondes qu’ils fuient. Quand un ­attentat est commis à Bangkok ou qu’une explosion dévaste un port chinois, on ne sait rien de ces événements si l’on ne connaît pas l’histoire et la géographie de ces lieux. L’histoire globale doit donc aussi nous permettre de nous re­pérer par rapport à l’actualité immédiate.

La vraie question est celle-ci : de quels instruments avons-nous besoin pour comprendre le monde qui nous entoure ? Si l’histoire n’est pas capable de nous y aider, il n’y aura bientôt plus d’étudiants ni d’enseignement.

“Aujourd’hui, les dimensions touristiques et patrimoniales incitent souvent à une exaltation nationaliste assez stupéfiante.” (…)

Les ambitions de l’histoire globale sont parfois contrariées par les visions nationales, qui s’amplifient…

Le resserrement de la focale sur l’histoire nationale est un phénomène étrange, mais qui ne date pas d’aujourd’hui. Quand j’étais étudiant, les grands historiens s’appelaient Pierre Chaunu ou Roland Mousnier. Ce dernier, enseignant à la Sorbonne, était considéré comme un historien conservateur, mais il travaillait quand même sur les révoltes paysannes en Russie ou en Chine et rédigeait Les XVIe et XVIIe siècles pour la collection Histoire générale des civilisations !

Autour des années 1970, cette vision panoramique s’est quelque peu refermée quand une nouvelle génération d’historiens, comme Emmanuel Le Roy Ladurie, avec Les Paysans de Languedoc, ou Maurice Agulhon, avec La République au village, a plutôt orienté ses travaux vers la régionalisation. Ces grandes thèses régionales ont donc effectivement marqué un tournant historiographique. Mais elles ne sont pas pour autant responsables du repli actuel. Aujourd’hui, les dimensions touristiques et patrimoniales incitent souvent à une exaltation nationaliste assez stupéfiante.

Vous enseignez à l’université aux Etats-Unis et au Brésil. Quels sont les thèmes de prédilection de vos étudiants ?

Les périodes contemporaines ont leur préférence. Ultra contemporaines même, puisque mes étudiants de Princeton, triés sur le volet, doctorants par ailleurs remarquables, n’ont qu’une connaissance très imprécise de la guerre du Vietnam, qui s’est pourtant terminée il y a seulement quarante ans. A Belém, sur le modèle de l’histoire globale, je pars du local et montre aux étudiants que l’Amazonie n’est pas un « bout du monde », mais un espace qui a continuellement été parcouru par des forces indigènes ou venues d’ailleurs. L’idée même d’Amazonie est en effet lancée par un chroniqueur espagnol, Gonzalo Fernández de Oviedo (1478-1557), qui, à Saint-Domingue, reçoit des nouvelles d’Orellana, le premier explorateur à avoir voyagé sur l’Amazone, en 1539. Oviedo, dans une lettre qui va être fameuse dans toute l’Italie, écrit à Venise au cardinal Bembo pour le convaincre que l’Amazonie est une zone extraordinaire, aux richesses illimitées. A mes étudiants de Belém, qui ne sont jamais sortis de l’Etat de Pará (grand comme la France), je parle donc de Venise et des Caraïbes parce que le premier document dont on dispose sur leur région vient de là.

“Quand je raconte au Brésil dans quelles conditions travaillent mes étudiants à Paris, ils tombent des nues.”

Et l’histoire se poursuit…

A la fin du XVIe siècle, l’Amazonie intéresse les Français, les Anglais, les Hollandais, les Irlandais, et, vers 1580, les réseaux de circulation se développent avec les trafics d’armes, d’or et d’esclaves. (…)

Dans votre dernier livre, L’Histoire, pour quoi faire ?, vous adressez des critiques assez sévères à l’académisme universitaire…

Ces critiques concernent effectivement les méthodes d’enseignement, mais aussi les règles de la recherche aujourd’hui : on ne peut pas faire une thèse en trois ou quatre ans tout en étant salarié ! A Princeton, les étudiants font leur thèse sans occuper un autre emploi. Au Brésil, les classes moyennes rassemblent trente millions de personnes, on crée des universités et des postes, et les étudiants en master ou en doctorat sont payés. Quand je leur raconte dans quelles conditions travaillent mes étudiants à Paris, ils tombent des nues.

“Le système scolaire ou universitaire ne nous a pas préparés à développer un esprit critique sur le cinéma.”

La télévision et le cinéma participent aussi, aujourd’hui, de l’enseignement de l’histoire. Quel regard portez-vous sur ces films et programmes ?

Je n’ai rien contre la télévision, où l’on peut faire des choses bien meilleures que dans certains livres. Les séries documentaires de Jérôme Prieur et Gérard Mordillat en sont la preuve. Je n’ai rien non plus contre Stéphane Bern, simplement je regrette qu’il n’y ait que ce type d’émissions aux heures de grande écoute.

Et pour ce qui est des films qui se prétendent historiques, certains peuvent avoir un effet pervers. Prenons l’exemple du cinéma chinois. Beaucoup de travaux, aux Etats-Unis, ont bien montré qu’il s’agit d’un cinéma antidémocratique, qui, sous couvert de récits épiques, justifie le despotisme absolu du régime actuel. Et je suis étonné de la réponse critique des médias français qui n’y voient la plupart du temps que de la virtuosité. Le système scolaire ou universitaire ne nous a pas préparés à développer un esprit critique sur le cinéma. On peut avoir l’intuition des manipulations à l’œuvre, mais on n’a aucune idée de la vérité historique.

Inversement, la tétra­logie du cinéaste russe Alexandre Sokourov (Moloch, Taurus, Le Soleil, Faust) est une passionnante réflexion sur les pouvoirs au XXe siècle. Un véritable travail d’historien, et c’est aussi sur ce type de travaux que nous, historiens, devons réagir. Pas uniquement sur des livres qui ne sont lus que par mille cinq cents personnes.(…)

Quel document historique rêveriez-vous de trouver ?

Je vais vous faire une réponse étrange. Je suis historien, donc je travaille sur des morts, des textes ou des documents visuels. Mais j’aimerais me trouver face à ces Indiens du Mexique qui ont écrit en nahuatl, qui ont peint des codices, ou ces Espagnols du XVIe ou du XVIIe siècle qui sont partis en Amérique latine. J’aurais aimé leur poser des questions et ne pas être uniquement dépendant des sources écrites.

Avec un texte en espagnol ou en nahuatl, on n’a qu’un résumé de ce qui a pu être dit à l’époque ! Quelle a été la réaction des Indiens quand on leur a dit que leur monde n’était qu’une partie du monde, qu’il y en avait un autre, d’où leur venaient des livres, des peintures, des lois, et encore un autre avec des gens qui étaient noirs ? On n’a rien là-dessus. Ce qu’on apprend au bout d’une carrière d’historien, ce sont les terribles limites du papier. Il faut utiliser tous les recours possibles de l’imagination, mais on sait qu’on ne peut pas passer « de l’autre côté ».

       

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Présidente de la MCH

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