Lumière de l’aube – Yoko Ono – 10mn chronique, sur Ouest Track radio, dans Viva Culture une émission de la MCH

 

Peinture pour le vent
Faites un trou dans un sac rempli de graines de toutes sortes
posez le sac là où souffle le vent.
été1961

Nuages
Imaginez des nuages ruisselants de pluie
creusez un trou dans votre jardin
afin de les y déposer.
printemps 1963

Sandwich au thon
Imaginez une centaine de soleils
tous en même temps dans le ciel
laissez-les briller pendant une heure puis se dissoudre progressivement
Faites un sandwich au thon
mangez-le.
printemps 1964

Ombre
Rassemblez toutes vos ombres jusqu’à ce qu’elles ne fassent plus qu’une.
Y.O 1963

 

 

Miroir
Pour obtenir un miroir
se procurer une personne
regarder à l’intérieur
utilisez toutes sortes de gens
vieux, jeunes, gros, petits, etc.
printemps 1964

sang
Utilisez votre sang pour peindre      
peignez jusqu’à vous évanouir
Peignez jusqu’à la mort.
printemps 1961

 

 

 

 

 

 

 

Non, ce ne sont pas des poèmes. Oui, ça y ressemble. Ces courtes phrases écrites sur de petits carrés de papier sont des instructions. Des instructions pour nous qui les lisons, accrochées les unes à côté des autres sur un mur. Ce sont des peintures en mots. L’artiste, plutôt que d’user d’un pinceau, suggère pour nous une scène et laisse le public composer lui-même le tableau, laisse l’imaginaire s’envoler. L’œuvre devient une réalité dans l’esprit de chacun et se multiplie à l’infini dans d’infimes variations que l’artiste même n’a pu prévoir. Ce parcours d’exposition trace des lettres qui indiquent des directions, qui apportent des objets. C’est à nous de les voir et de les agencer. L’artiste qui parle à ce propos de « constructions dans nos têtes ».
Depuis le fameux  Bed in , où elle manifestait avec John Lennon contre la guerre du Vietnam, Yoko Ono est perçue par le public comme musicienne. Or, ce serait effacer le plus importante part de son œuvre artistique et le rôle qu’elle a joué dans l’avant-garde des années 60.
Yoko Ono, est considérée par la critique d’art comme une des premières représentantes du féminisme.

Née en 1933 à Tokyo, première femme admise à suivre les cours de philosophie à l’université de Gakushuin en 1951, à 28 ans elle présente sa première exposition personnelle à New York et donne un concert au Carnegie Hall. En 1964, elle crée une performance intitulée  Cut piece  où assise agenouillée sur une scène, vêtue de noir, elle invite les spectateurs à venir découper un fragment de ses vêtements, de la taille qu’ils veulent, à l’endroit de son corps qu’ils veulent, avec des ciseaux qui sont posés sur le sol, près d’elle. Sa robe part petit à petit en lambeaux et seul le public a le pouvoir de faire cesser une mise à nu. C’est une œuvre féministe qui interroge le regard masculin sur le corps féminin. Ici, se joue à la fois la fragilité, la détermination mais aussi, en général, la responsabilité des uns envers les autres.
En septembre 66, elle s’installe à Londres, elle est bien accueillie par le milieu culturel londonien. Dès novembre elle expose à l’Indica gallery. C’est la veille du vernissage qu’elle croise John Lennon. Elle a alors 33 ans. Non, Yoko Ono n’est pas née le jour où elle a rencontré John Lennon.
La suite, nous la connaissons ou peut-être croyons-nous la connaître. Yoko Ono, la méchante, la sorcière, celle qui aurait contribué à la séparation des Beatles…
On peut penser que John Lennon, grâce à sa propre célébrité, a mis dans la lumière celle qui a été sa compagne pendant presque quinze ans. Sans doute. Il n’empêche que la carrière de Yoko Ono et sa place dans l’art contemporain étaient déjà inscrits depuis plus de dix ans. Et si leur alliance a donné lieu à des événements qui ont été mémorables, ils ne devraient pas se substituer dans les esprits, à la création personnelle de Yoko Ono.

Yoko Ono ne revendique aucune appartenance à un mouvement artistique, même si on peut estimer qu’elle a inventé l’art conceptuel. Elle dit que sa manière d’être et de penser lui vient directement de son enfance, fille de parents peu démonstratifs, peu chaleureux. Elle dit : « J’ai dû me créer un monde pour moi-même. Je le devais pour exister – un monde imaginaire. » Elle parle d’un art de survie : « J’avais besoin de l’art pour survivre. »
Au-delà des correspondances artistiques, Yoko Ono a produit des œuvres qui questionnent non seulement le rôle accordé aux femmes dans la société et dans l’histoire de l’art mais aussi sa position de femme d’une origine ethnique minoritaire. Par ailleurs, son travail dresse le tableau de l’absurdité du monde dans les conflits, le manque de solidarité et de compassion. Elle est farouchement pour la paix et si elle l’a démontré de manière spectaculaire pendant la période où elle a vécu avec John Lennon, ce credo l’a toujours accompagnée jusqu’à aujourd’hui.

En 2016 une exposition consacrée à l’œuvre de Yoko Ono a eu lieu au Musée d’art contemporain de Lyon, intitulée Lumière de l’aube. C’était la première rétrospective consacrée en France à l’artiste. Un parcours dans l’imaginaire et étonnamment : un parcours dans notre imaginaire. Tout chez Yoko Ono est suggestion et réflexion. Rien de ce qui est montré ne laisse indifférent.
L’une de ses oeuvres de 1997 s’intitule : Play It By Trust. Dans une salle, des tables rondes et deux fauteuils face à face. Sur chaque table un jeu d’échec. C’est une invitation à commencer la partie. Sauf que toutes les pièces sont blanches. Comment repérer ses propres pièces dans le jeu ? Voici ce que Yoko Ono en dit :
« Mon idée est de faire jouer les blancs contre les blancs sur un échiquier dont toutes les cases sont blanches. Que se passe-t-il quand une partie commence ? Dans un premier temps, les joueurs savent quelles sont leurs pièces, sur quelles cases. Mais, à un certain moment, il n’est plus possible de le savoir. Vous ne savez plus si vous jouez votre pièce ou celle de l’adversaire. Et comme chacun a un grand désir de gagner, chacun commence à mentir : “C’est ma pièce ! – Non, c’est la mienne !” Ils ne peuvent plus jouer. Et c’est ce comportement qui m’intéresse, le fonctionnement psychique, le désir de gagner dans ce cas. » (paroles extraites de l’ article Le Monde-Philippe Dagen, 1er juillet 2015).

Une autre de ses œuvres de 1997, intitulée Ex it, est composée d’une centaine de cercueils. Ce sont des cercueils rudimentaires en bois blanc, comme ceux qui sont utilisés sur les lieux de guerre ou de catastrophes naturelles. Sur chacun est aménagé un trou d’où émerge un arbuste frêle. On entend des chants d’oiseaux. Cette pièce symbolise la mort et la résurrection.
Dans cette volonté de créer un monde grâce à des images mentales qui sont incitations à créer l’immatériel, Yoko Ono, en 2006, conçoit : We are all water. Le long d’un mur, sur une étroite étagère, sont disposés des flacons remplis d’eau portant une étiquette écrite à la main sur laquelle on lit le nom de personnalités ou d’inconnus. Ceci en rapport avec sa chanson de 1972  We are all water, rappelant que nous sommes, nous humains, faits essentiellement d’eau. Nous sommes des récipients. C’est ainsi que le visiteur reconsidère sa position dans le monde et dans la nature.

 

Yoko Ono, dans sa carrière n’a bien sûr, pas échappé à la censure. En 1968, la pochette du disque représentant John Lennon et Yoko Ono, debout, face à l’objectif et nus, a fait scandale. 30.000 exemplaires ont été saisis par la police pour pornographie. La pochette a finalement été recouverte de papier kraft, laissant simplement apparaître les visages du couple.
En 67, la projection du film Four, est considérée par les censeurs comme : « non approprié pour une projection publique ». L’écran est divisé en 4 parties, on voit sur chacune d’elles, un postérieur nu, en mouvement de marche, cadré de très près en plan fixe. Cette censure a apporté au film une couverture médiatique inespérée, ce fut sa meilleure publicité. Bien sûr, le film a été interdit plusieurs fois. N’est-ce pas la meilleure façon de montrer de quel côté se trouve la liberté ?

Yoko Ono et la poétique de l’éphémère

Yoko Ono au Musée d’Art Contemporain Lyon

Yoko Ono, visite de sa rétrospective

       

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