« Le théâtre de Bond ne porte pas sur le bien et le mal, mais sur le juste et l’injuste »

Dans Le Monde, Fabienne Darge salue l’entrée  d’Edward Bond au répertoire de la Comédie française :

 On peut se réjouir, même si La Mer (1972) fait partie des textes les moins radicaux de l’auteur de Pièces de guerre, que cette œuvre qui questionne la barbarie au cœur de l’humain accède ainsi à une reconnaissance plus large. Entretien avec Alain Françon qui, à 71 ans, met en scène Bond pour la onzième fois depuis 1992.

En 1994, quand vous montiez « Pièces de guerre », vous souhaitiez poursuivre avec Edward Bond un « entretien continuel ». C’est ce que vous avez fait, en montant, depuis, une dizaine de ses pièces. Pourquoi ?

(…) Quand je suis devenu directeur du Théâtre de la Colline [en  1996, et jusqu’en  2010], il m’a semblé évident de monter ses pièces au fur et à mesure qu’il les écrivait et qu’il nous en donnait les droits. Parce que c’est un des auteurs contemporains les plus importants.

A 81 ans, Edward Bond apparaît pour certains comme un auteur daté, à d’autres il fait peur par sa radicalité. Et il fait l’objet de malentendus, sur son rapport à la violence et son côté « donneur de leçons », notamment…

Bond dit de lui-même qu’il est un «  extrêmophile  »  : il faut toujours qu’il travaille sur des situations extrêmes. Il n’est pas le premier  : les Grecs et Shakespeare l’ont fait avant lui. A partir du moment où on s’affronte à ces situations, on prend un risque littéraire, sur tous les plans. Dans ­toutes ses pièces, il part d’une situation extrême, et il met à l’intérieur des personnages, des figures qui n’ont pas la carte de compréhension de la situation qu’ils vivent, qui en général est une situation de violence. A partir de là, ils sont obligés de faire des choix, dont Bond dit que c’est « un impératif catégorique à être humain » qui les conduit dans ces choix.

Est-ce cet impératif kantien qui est pour vous au cœur du théâtre d’Edward Bond ?

Oui, et il est lié à une idée de la justice. Le théâtre de Bond ne porte pas sur le bien et le mal, mais sur le juste et l’injuste – ce qui explique son lien profond avec le théâtre grec. Ce n’est pas non plus un théâtre de la violence, mais un théâtre qui analyse les processus de la violence, sans la reproduire.

Pourtant, il y a dans nombre de ses pièces des situations insoutenables que, d’ailleurs, certains spectateurs ne supportent pas.

C’est vrai, et je suis bien placé pour savoir que dans Naître (2005) et Café (1995), par exemple, beaucoup de spectateurs ont quitté la salle. Mais on peut s’interroger sur ce que le spectateur ne supporte pas. (…)

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Alain Françon met en scène « La Mer », du dramaturge britannique Edward Bond, qui entre au répertoire de la Comédie-Française à partir du samedi 5 mars.

En quoi Bond change-t-il la manière de faire du théâtre politique, par rapport à la tradition brechtienne, notamment ?

Je pense qu’idéologiquement il ne s’est jamais vraiment défini. Mais, surtout, il ne prend pas son crayon en se disant  : je vais écrire une pièce pour démontrer telle ou telle chose, ce qui, de manière un peu grossière, était le déroulement brechtien normal. Quand il commence une pièce, il n’a pas la solution  : il fait une expérience, avec et sur ses personnages. C’est un théâtre plutôt optimiste, qui croit en l’être humain, en fait.

De quelle manière ?

C’est vraiment un théâtre de l’instant, du présent, qui n’est pas construit sur des continuités psychologiques, où le sens se fabrique au fur et à mesure. C’est aussi pour cela qu’il n’est pas un donneur de leçons  : ses personnages, au contraire de ceux de Brecht, sont dans une compréhension à la fois consciente et inconsciente de leur situation, justement parce qu’ils sont dans l’instant. Et dans l’instant il y a tous les paradoxes possibles : comment va-t-on réagir face à l’impensable ? On ne le sait pas à l’avance. C’est là que paradoxalement ce n’est pas un pessimiste, et qu’il a une confiance totale dans ce qu’il appelle notre impératif catégorique : il pense que les solutions à ces situations extrêmes ont à voir avec la justice. Ce n’est pas un théâtre de la guerre, mais un théâtre de la paix.

Comment expliquez-vous alors que ce ne soit pas toujours très bien perçu ?

Parce que le chemin qu’il a choisi est une voie étroite  : dans ses pièces, il pousse le bouchon le plus loin possible, avant d’ouvrir sur un horizon de sens.(…)

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Photographie de la maquette du décor de « La Mer » d'Edward Bond, dans une mise en scène d'Alain Françon.
Photographie de la maquette du décor de « La Mer » d’Edward Bond, dans une mise en scène d’Alain Françon. © JACQUES GABEL

Son théâtre est-il plutôt politique ou plutôt existentiel ?

C’est un mélange des deux, et c’est là sa singularité et sa puissance. La Mer en témoigne bien, qui comporte une dimension sociale passionnante, en montrant une société complètement fermée, bloquée sur tous les plans, mais aussi le parcours intérieur qu’effectuent les personnages.

Quelle place cette pièce occupe-t-elle dans son œuvre ?

Bond l’a écrite en 1972, presque au même moment que son Lear. Comme Lear était une pièce tragique, il voulait écrire une comédie. (…)

La Mer, d’Edward Bond. Mise en scène  d’Alain Françon. Comédie-Française, place Colette, Paris-1er. Mo Palais-Royal. Tél. : 01-44-58-15-15. A 14  heures ou 20  h  30, en alternance, du 5 mars au 15 juin. De 5 à 41  euros. www.comedie-francaise.fr

  • Fabienne Darge
    Journaliste au Monde

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/scenes/article/2016/03/05/alain-francon-edward-bond-affronte-des-situations-extremes_4877070_1654999.html#lAfh7X2LWE0tPlEa.99

       

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