Alain Mabanckou au Collège de France

“Notre intelligence se mesure à notre capacité à rencontrer les autres civilisations, à en faire une sorte d’inventaire qui nous permet de nous définir et de donner une direction à notre destin.”
 
Entretien avec Frédéric Joignot pour le journal Le Monde :
“Il est le premier écrivain titulaire de la chaire « création artistique » au Collège de France. Alain Mabanckou doit donner, jeudi, la leçon inaugurale de ses cours, consacrés à la littérature africaine francophone.
 
Prix Renaudot 2006 pour Mémoires de porc-épic (Seuil), auteur de onze romans, poète, Alain Mabanckou est traduit dans quinze langues et enseigne la littérature française à l’université de Californie à Los Angeles (UCLA). Inventeur d’une écriture romanesque originale qui a séduit le public, il est aussi l’auteur de cinq essais, dont Le Sanglot de l’homme noir (Fayard, 2012), où il critique les replis identitaires.(…)
 
J’en ai un peu soupé d’entendre  : « C’est le premier Noir qui fait ceci ou cela, ou qui entre dans telle institution prestigieuse. » Du fait du passé colonial, de l’esclavage, des chaînes que l’Occident a fait porter aux Noirs, il est toujours sous-entendu que l’écrivain noir africain a une mission. On ne cesse par conséquent de lui demander de témoigner de son histoire douloureuse ou de faire acte de militance. On n’exige jamais cela des écrivains blancs…(…)
 
Un grand intérêt pour les cultures noires ap­paraît en France, dans les milieux artistiques, au cours des années 1920-1930. Pensons par exemple aux peintres comme Picasso ou ­Braque, qui découvrent l’« art nègre » grâce à l’ethnographie. Ils possèdent dans leurs ateliers des statues, des masques africains, et s’en inspirent.
Pensons aussi à ces musiciens noirs américains qui viennent à Paris, apportant le jazz. Ils font les succès de La Revue nègre, le spectacle créé en 1925 au Théâtre des Champs-Elysées, dans lequel se produisait Joséphine ­Baker. Les écrivains et les peintres surréalistes fréquentent le Bal nègre, près de Montparnasse, où ils écoutent Sydney Bechet et dansent le charleston avec les Africains et les Antillais. Blaise Cendrars publie, en 1921, une Anthologie nègre, où il recueille des contes africains de tradition orale…
Ajoutons la popularité de la « Force noire  », la troupe des combattants africains venus des colonies, qui s’est illustrée pendant la guerre de 14-18…(…)
La fierté noire, qui se manifeste dans l’affirmation de la négritude, s’exprime de plus en plus dans les années 1930. C’est un mouvement à la fois littéraire, intellectuel et anticolonialiste, lancé par le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, le Guyanais Léon-Gontran Damas et le Martiniquais Aimé Césaire. Ce dernier définissait la négritude comme « le rejet d’une certaine image du Noir paisible, incapable de construire une civilisation ».(…)

En 1956 se tient à la Sorbonne le premier congrès des écrivains et artistes noirs, où l’on retrouve les Noirs américains James Baldwin et Richard Wright aux côtés de Senghor et de Césaire, mais aussi des francophones comme le Malien Amadou Hampâté Bâ, le Camerounais Mongo Beti, ou encore l’Haïtien Jacques Stéphen Alexis… Présence africaine est alors adoubé par des intellectuels français, au premier rang desquels André Gide, Michel Leiris, Théodore ­Monod, Jean-Paul Sartre, Albert Camus(…) ­
 
Dans les années 1990, la littérature qui dépeignait les dictatures passe le relais à des écrivains migrants, voyageurs, qui naviguent entre l’Afrique et l’Europe. Ils posent un nouveau regard sur la société française. Cette littérature décortique l’immigration, la condition de l’immigré, sa douleur, ses rencontres ; elle aspire en fait à s’émanciper du poids du passé colonial et des problématiques « Blancs-Noirs  », trop attendues lorsqu’un Africain prend la plume.

Je pars du principe que la critique la plus insipide consiste toujours à désigner l’autre comme la seule source de ses malheurs. Si je peux blâmer la colonisation, je peux aussi m’interroger sur ma part de responsabilité dans ce que je suis. La différence entre les écrivains de la négritude et ceux d’aujourd’hui réside dans le fait qu’à l’époque, on estimait que les racines africaines et la couleur de sa peau étaient des causes essentielles pour expliquer la situation de l’homme noir. Aujourd’hui, l’Africain ne peut plus se contenter de sa négritude pour définir sa place dans le monde. Il a toute une histoire derrière lui.”

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/03/17/alain-mabanckou-il-est-toujours-sous-entendu-que-l-ecrivain-noir-africain-a-une-mission_4884857_3232.html#VDvisfq7ZdD3BQit.99

       

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