La loi des séries

Alors que nous étions affalées sur son canapé à fixer le plafond en pensant aux verres que nous devrions normalement être en train de descendre au comptoir d’un bar, une amie me confiait l’autre soir qu’elle regardait fréquemment ses séries préférées en boucle. Aussitôt terminée, elle “rembobine” et recommence, parce que “tu comprends, je n’arrive pas à quitter les personnages comme ça, d’un coup”. Ainsi a-t-elle regardé plusieurs fois Dix pour cent, The Crown, et, surtout, plus impressionnant, les dix saisons de Friends et leurs 236 épisodes, dont elle connaît la plupart des répliques par cœur. Comme elle n’est pas particulièrement désoeuvrée et qu’elle fait un travail qui l’occupe plus qu’à plein temps, je m’étonnais de cette disponibilité. “Oh ! je regarde en cuisinant, en rangeant mes fringues, en faisant du sport.” Même si la chose paraît subitement plus compréhensible, je m’inquiétais un peu de cette étrange addiction, tout en me disant qu’une chose pareille ne me serait jamais venue à l’idée. Mais ces jours-ci, je me demande si ce n’est pas elle qui a finalement tout compris de ce que nous sommes en train de vivre. 

Dès le début de la pandémie, les comparaisons avec divers films catastrophe ont fusé, notamment Contagion de Steven Soderbergh. Mais un film a une fin, n’est-ce pas ? Or il semblerait que celle de tout ce cauchemar ne soit plus si proche. Le président du conseil scientifique Jean-François Delfraissy l’a encore rappelé ce matin sur l’antenne de France Info : “Il y a encore trois mois difficiles à tenir.” La fermeture des cinémas et des théâtres, alors que les plateformes de streaming cartonnent, le souligne : nous avons quitté le temps linéaire auquel nous étions habitués – vous vous rappelez de ces injonctions à avancer dans nos vies ? – pour entrer dans un temps cyclique, celui de la fiction sérielle. L’intrusion fascisto-carnavalesque des supporters de Trump au Capitole le 6 janvier dernier nous en a donné collectivement l’impression : voilà que 2021 sonne la saison 2 de cette série pour laquelle nous n’avons pourtant pas signé : Pandemic. La une du dernier magazine Society saisit d’ailleurs bien cette idée. 

En philosophie, rares sont ceux à avoir envisagé le temps de cette manière. Pour Héraclite, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Certes, la deuxième vague de l’épidémie ou le confinement épisode 3 (oui, je préfère envisager le pire) apporteront leur lot de variantes. Restera tout de même un air de déjà-vu. Il faut chercher du côté du bouddhisme, ou de ceux qui s’en inspirent, pour imaginer autre chose. Nietzsche et son éternel retour, que j’avais jusque-là toujours eu du mal à appréhender, me paraissent désormais couler de source. Peut-être parce qu’il s’agit moins d’un concept que d’un enseignement, voire d’une révélation. 

Comment réagirions-nous si nous apprenions subitement que nous étions condamnés à revivre indéfiniment notre vie dans les moindres détails ? Probablement avec un certain effroi. Mais il y a une autre option : celle du consentement, et même de la joie née de la répétition d’instants qui peuvent être tantôt pénibles, tantôt grisants. Pour les ressentir comme tels, le contraste est d’ailleurs indispensable : pas de joie intense sans quelques moments de chagrin ou de désespoir. Autrement, nos émotions prennent l’allure d’une ligne au dessin parfaitement ennuyeux. Les séries qui nous rendent les plus accro ne se signalent d’ailleurs pas, en général,  par leurs personnages uniformément béats. Il suffit d’une de ces joies intenses pour souscrire à l’amor fati, l’amour du destin nietzschéen. Faute d’avoir en ce moment une quelconque Affair ou de pouvoir me rendre à The Office, je me vais donc me concentrer sur mes Friends, histoire de ne pas sombrer Six Feet Under. Victorine de Oliveira

Philosophie magasine

 
 
       

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