Assises internationales du roman du 25 au 31 mai Villa Gillet Lyon

 Après Alain Badiou, Peter Sloterdijk, Alain Finkielkraut, Jean-Claude Milner, Jacques Rancière et Bernard-Henri Lévy, c’est Georges Didi-Huberman qui se livre à l’exercice.

Le geste fondateur de Platon fut de bannir les artistes de la Cité. Qui ­recherche la vérité, dit-il, doit tourner le dos à l’art, qui est du côté du semblant. Vous qui travaillez sur la puissance des images, comment affrontez-vous cet ostracisme fondateur ?

Je ne m’intéresse pas aux idées générales, aux idées « idéales ». On peut faire de la philosophie autrement. Idéales, les prescriptions deviennent absolues. Absolues, elles ne tardent pas à virer totalitaires… Le moment platonicien est, évidemment, d’une grande importance jusque dans ce bannissement des œuvres d’art que vous évoquez. Mais la Cité ne va pas sans ses images, Platon lui-même ne pouvait imaginer la politique sans son espace public, qui était un espace sensible et, justement, rempli de statues. Sa propre production philosophique relève aussi d’un choix poétique ou théâtral qu’est l’écriture en dialogues : le « vrai-semblant » par excellence ! Bientôt Aristote aura bien dû convenir, depuis le centre même de sa conception de l’âme, que celle-ci « ne pense jamais sans image », fût-ce à la ­recherche de la vérité.

D’ailleurs, en me posant cette question, à quel temps faites-vous référence ? Sans doute pas uniquement au pur passé de Platon, donc sans doute à notre présent lui-même. En ce sens vous avez bien raison : les images aujourd’hui nous envahissent tellement – avec leurs lots de mensonges, d’illusions quelquefois d’une brutalité sans nom – qu’on peut comprendre, chez beaucoup, cette attitude de rejet des images où Platon fait figure de premier grand contempteur philosophique (il y a aussi les contempteurs religieux). Mais le problème, dans cette sorte de retour au platonisme, est en général très mal posé. « Les images », pour moi, cela ne veut tout simplement rien dire si l’on essaie de dire en bloc « ce qu’elles sont ». Auriez-vous l’idée, sur la base des innombrables paroles mensongères qui nous envahissent chaque jour, de révoquer le langage en général ? Révoquerait-on le mot « peuple » chez René Char parce que Goebbels l’a employé ? Evidemment pas. Si nous parlons d’une « puissance des images », alors parlons puissances, c’est-à-dire possibilités, c’est-à-dire valeurs d’usage ou choix de mises en œuvre. Ce peut être le pire ou le meilleur.

Pour le meilleur ou pour le pire, oui, les images « prennent position », comme vous dites, ou sont elles­-mêmes brandies comme des armes. On pense à l’incroyable productivité de l’Etat islamique. Comment expliquer que ces vidéos suscitent si rarement une réflexion digne de ce nom ?

Je ne pourrai pas vous répondre spécifiquement, n’ayant pas eu l’envie de les ­visionner. La propagande par l’effroi n’est d’ailleurs pas une chose nouvelle. Dans ce cas-ci, il faudrait analyser ces stratégies ­figuratives capables de jouer sur tous les tableaux, l’Occident (supposé) avec l’Orient (supposé), les documents avec les fictions, et surtout les représentations fonctionnant avec de (supposés) interdits de la représentation… Mais permettez-moi de faire une précision. Vous faites ­allusion au titre d’un de mes livres, Quand les images prennent position [Minuit, 2009], où je défends justement l’idée que « prendre position » serait une alternative à l’acte de « prendre parti ». Quand Brecht écrit un poème à la gloire de Staline, il prend parti, il suit la ligne du Parti [communiste]. Mais il fait tout autre chose dans d’autres contextes où il « monte » les images entre elles et leur fait « prendre position », poétiquement et ­politiquement, les unes par rapport aux autres. Un artiste exemplaire qui prenait position sans prendre parti, c’est évidemment Pier Paolo Pasolini qui, du coup, se mettait tout le monde à dos.

Votre travail sur les images mobilise aussi la littérature comme façon ­d’habiter le monde. Mais vous avez rarement explicité sa place dans ­votre réflexion. Selon vous, a-t-elle vocation à produire des vérités ?

Les frontières entre toutes ces choses sont généralement des inventions académiques. Jetez un œil – mais ne me prenez pas au mot, bien sûr… – sur la moindre page des Carnets de Léonard de Vinci : tout y tend à « produire des vérités ».(…) Je dis depuis longtemps que l’histoire de l’art est un genre littéraire, ou plutôt un ensemble de genres : ainsi la saga nationale de la Renaissance toscane chez ­Vasari, le roman familial d’un artiste tel que Marcel Duchamp, et même un ­catalogue raisonné supposément « neutre »… Tout cela suppose des choix de langage, des phrasés, des types de compositions textuelles. (…)

Ma pratique est d’écriture autant que de regard. Il faut faire en sorte que les phrases – dans l’acte supposément le plus simple, à savoir une description de ce que l’on voit – deviennent voyantes. Rappelez-vous Rimbaud : « Je travaille à me rendre voyant »… Ecrire sur les images, c’est d’abord écrire, et c’est donc d’abord établir un certain rapport avec la littérature. Il me fallait l’« inéluctable modalité du ­visible » selon Joyce pour être en mesure de commencer mon livre Ce que nous voyons, ce qui nous regarde [Minuit, 1992]. Il me fallait l’expression de Beckett, « essayer voir », pour en faire l’argument de toute une recherche. (…)

Les Assises du roman sont vouées à mettre en valeur la richesse, la diversité de la littérature contemporaine. Pouvez-vous citer des auteurs vivants qui nourrissent votre pensée ?

Pas de top ten, s’il vous plaît. Je vous ­répondrai juste avec mes lectures de ces derniers jours, que je passe à me demander – et cela prendra encore beaucoup de temps – ce qu’est un soulèvement. Alors je cherche ce qu’on pourrait appeler des « styles insurrectionnels » : donc Nathalie Quintane et ses Tomates [POL, 2010] ; donc le dernier livre de Bernard Noël, ­Monologue du nous [POL, 112 p., 8,90 €] ; donc La Parole contraire d’Erri De Luca [Gallimard, 48 p., 8 €]. Pierre Guyotat, jamais loin. Et puis considérez ceci : une bibliothèque ne sépare jamais les auteurs ­vivants, ou français, ou que sais-je, des autres. Les auteurs ne sont ni vivants ni morts, ni français ni autre chose. Ils forment devant moi, sur le mur, comme une assemblée cosmopolite où la clameur des morts est aussi vivante que celle des ­vivants. Style insurrectionnel ? Je viens donc de repasser quinze jours merveilleux dans Henri Michaux. Mais aussi dans Spinoza, quelle écriture étrange, et donc dans Gilles Deleuze et Antonio ­Negri. E così via

Entre esthétique et politique

L’œuvre de Georges Didi-Huberman se déploie sur le mode du montage et de l’expérimentation formelle. A la charnière de l’esthétique et de la politique, le philosophe expose la puissance des images comme le pouvoir du langage. (…)

Dernier ouvrage paru : Passés cités par JLG. L’Œil de l’histoire, tome V, Minuit, 208 p., 20 €.

« Puissance des images, pouvoir du langage », Georges Didi-Huberman en dialogue avec Jean Birnbaum, dimanche 31 mai, à 16h30.

  • Journaliste au Monde, responsable du « Monde des Livres » 

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/livres/article/2015/05/21/georges-didi-huberman-ma-pratique-est-d-ecriture-autant-que-de-regard_4637746_3260.html#KDyXWgpwA9Kdy2cm.99

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