Migrant mother – Dorothea Lange – 10mn chronique, sur Ouest Track radio, dans Viva Culture, une émission de la MCH.

C’est un portrait. D’abord on ne voit qu’un visage de femme. Sombre, elle ne regarde pas l’objectif, comme trop occupée par ses pensées. Mais pas rêveuse, non. Inquiète, désabusée. Résignée, peut-être. Les sourcils crispés, le front parcouru de rides horizontales, le nez fin et long. Une bouche amère. Puis en parcourant la surface du cliché, on s’aperçoit qu’elle n’est pas seule. Sur chacune de ses épaules repose une tête d’enfant dont on ne voit que la nuque et la ligne bien nette des cheveux épais et coupés court. Et puis, mais peut-être l’avions-nous déjà aperçu, sur les genoux de sa mère : un bébé enfoui dans une petite couverture et dont on ne voit qu’une partie du profil. Et enfin, si l’on regarde attentivement, on remarque que les vêtements de ces quatre personnages ont l’air bien usés.
Evidemment, il s’agit de cette photo célèbre qui a échappé à bien peu de regards et que les Américains désignent sous le nom de  Migrant mother

Dans des articles  précedents, j’ai évoqué la Grande dépression aux Etats-Unis dans les années 30, ainsi que les missions créées par le gouvernement de Roosevelt, chargées de témoigner des conditions de vie de la population rurale. Et j’ai parlé de Martha Gellhorn, partie enquêter pour l’ Agence Fédéral des Secours d’Urgence. Une autre femme, engagée, elle aussi par une agence gouvernementale, la FSA,  participait à une de ces opérations. Elle s’appelait Dorothea Lange, elle était photo-journaliste.
C’est elle qui a pris la photo désignée désormais comme la plus représentative de la période des années sombres aux Etats-Unis.

Le 9 mars 1936, nous sommes au sud de la Californie, sur une route. Dorothea est au volant de sa voiture, elle rentre chez elle à San Francisco. Elle roule vite et pourtant remarque au passage, sur le bas côté, une toile de tente, plutôt une bâche ouverte à tous les vents qui abrite une femme assise avec des enfants, immobile et apparemment transie. Dorothea qui a hâte de retrouver sa famille continue son chemin. Mais l’image de la misère flagrante et l’expression du visage de la femme persiste dans son esprit. Elle fait demi-tour. La femme est toujours là. L’échange sera bref : 6 clichés de la mère et de ses filles. Elles ne se reverront jamais.
Dès son arrivée à San Francisco, Dorothea développe ses photos. L’une d’elle fera rapidement la une de tous les journaux américains. Elle deviendra immédiatement célèbre et, pourrait-on dire, universelle  : Migrant mother.

Il a fallu longtemps avant que l’on sache le nom de cette inconnue dont l’image avait traversé le temps, l’espace, jusqu’à devenir un symbole. C’est seulement à la fin des années 70 que l’on a découvert le nom de Florence Owens Thompson.

Des années plus tard, alors qu’elle était entrée dans l’histoire, Florence Thompson a manifesté son mécontentement et le désagrément qu’elle a ressentis de voir sa situation montrée aux yeux de tous : l’exposition de sa misère. Elle a dit qu’elle éprouvait de la honte et qu‘elle n’avait pas voulu que les gens sachent ce qu’elle avait été. 
Puis elle affirma que Dorothea Lange lui avait promis que ces photos ne seraient pas publiées (ce qui apparaissait peu probable puisque l’enjeu était précisément de collecter des images pour les transmettre et éventuellement les divulguer). Florence Thompson s’est également plainte de n’avoir pas touché un sou grâce à cette publication. Mais il faut savoir que Dorothea Lange n’a pas, non plus, fait fortune grâce à ses clichés, puisque le gouvernement qui détenait les droits sur cette image a décidé qu’elle ferait partie du domaine public.

En 1983, la famille de Florence Thompson a connu un épisode à la fois apaisant et triste. A cette époque Florence est atteinte d’un cancer. Alors que ses enfants ne peuvent pas payer les frais d’hôpital, ils lancent un appel à la générosité du public. Ils sont immédiatement entendus, la collecte rapporte ce qui correspondrait aujourd’hui à environ 52 000 €.
Florence et sa famille comprennent à quel point la photo de Mother migrant a touché le monde au cours des années. L’amertume qu’ils ont ressentie vis à vis de Dorothea Lange, s’apaise.
Florence Thompson meurt quelques mois plus tard.

L’histoire de ces quelques instants, au bord de la route, le 9 mars 1936, racontée et reprise plusieurs fois par les journalistes, par Florence et par Dorothea elle-même, est souvent contradictoire. Dans certains articles, il y a eu 5 clichés, dans d’autres 6. ( Il y en a bien 6, il suffit de les voir et les compter).
Sous la tente, Florence aurait attendu son compagnon qui était allé vendre des pneus pour acheter de la nourriture ; il est dit aussi qu’il serait allé faire réparer une radio et pour d’autres parti dépanner sa voiture. Aujourd’hui, dans certaines publications, Florence avait le cœur malade et pas un cancer …
Mais le plus étonnant, le plus ironique, c’est qu’un malentendu a perduré jusque dans les années 70. Florence Owens Thompson, la femme symbole de la mère américaine, issue des pionniers qui ont construit l’Amérique, la femme icône de la Grande dépression était Chirokee.

Dorothea Lange n’est pas l’auteur d’une seule photographie. Mother migrant, ne doit pas occulter son travail prodigieux, celui de toute une vie consacrée au photo-journalisme qui fait d’elle une photographe de renommée mondiale.


En ce moment au Jeu de Paume, à Paris, une exposition lui est consacrée, jusqu’au 27 janvier :
Dorothea Lange
Politiques du visible

 

 

 

 

Dorothea Lange et Martha Gellhorn ne se sont apparemment jamais rencontrées,  sauf sur la couverture du livre  The trouble I’ve seen ..

       

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