« L’absence de diversité à l’opéra pourrait-elle être le symptôme d’une discrimination ? »

Le rapport sur la diversité à l’Opéra de Paris commandé par son directeur Alexander Neef pour « mettre en phase l’opéra avec la société française » n’a pas manqué de soulever intérêts et controverses. Le texte préconise, entre autres, de faire évoluer le concours d’entrée à l’école de danse et d’adapter les productions jugées trop stéréotypées. Qu’ils défendent leur attachement intellectuel et politique à l’universalisme ou au mouvement décolonial, beaucoup s’entendent au moins sur un point : celui de condamner le document.

L’universitaire Isabelle Barbéris, dénonce ainsi « l’entrisme des positions décolonialistes » et une vision racialiste de la diversité, tandis que l’association Décoloniser les arts critique une approche trop restreinte qui ne permet pas une remise en question plus systémique des problèmes. Salariés et danseurs de l’opéra, à l’origine des discussions sur la diversité au sein de la maison, tiennent à préciser ne pas s’inscrire dans une démarche académique mais pratique, qui se veut créatrice et non destructrice.

De son côté, le journaliste Frédéric Worms s’interroge sur les liens entre diversité et discrimination : l’absence de diversité à l’opéra pourrait-elle être le symptôme d’une discrimination ? S’appuyant sur un autre exemple, celui de l’Orchestre national de Paris, Constance Rivière pose le problème en amont du recrutement de ces grandes institutions culturelles : « comment se fait-il qu’en France, dans les conservatoires de musique classique, on constate si peu de diversité ? ». Le sociologue Bernard Lehman insiste pour sa part sur les effets de l’habitus, car « une imprégnation familiale favorise grandement l’accès à la musique savante (…). Ces distinctions sociales sont tellement marquées qu’elles existent même au sein de l’orchestre où certains instruments sont jugés plus prestigieux que d’autres. ».

Le numéro 56 de la revue de l’Observatoire révélait une multitude d’expériences d’acteurs de terrain qui mettent en œuvre des stratégies de petits pas, d’affirmative action, pour tenter d’agir concrètement en faveur d’une plus grande égalité et diversité. Dans un autre contexte, aux États-Unis les colorblind casting, cherchent à éviter que le public ne s’enferme dans des représentations très datées et trop monochromes de nos sociétés. « Ils affûtent notre œil, stimulent notre sens critique », argumente La Süddeutsche Zeitung. Léonora Miano accuse, quant à elle, la tentation d’assigner l’autre à un rôle particulier  en raison de son apparence et souligne l’importance, notamment pour les institutions, d’être conscientes de ce regard pour pouvoir le transformer.

« Cinq minutes de grâce, des semaines de polémique » résumait un article dans Médiapart à propos de la traduction du poème qu’Amanda Gorman, a déclamé lors de l’investiture de Joe Biden. Aux Pays-Bas, l’éditeur néerlandais du poème avait choisi Marieke Luca Rjineveld pour le traduire. Celle-ci s’est finalement retirée suite à une tribune de la journaliste Janice Deul qui soulignait l’occasion manquée de faire appel, pour cette traduction, à une écrivaine noire « dans un monde où les femmes noires sont si souvent marginalisées ». Un renoncement qui a généré son lot de réactions condamnant les dérives d’une « traduction identitaire ».

Guillaume Erner partageait son incompréhension dans un billet sur France Culture : « l’exercice même de la traduction est la désidentification – traduire cela suppose d’accepter de quitter une identité pour une autre (…) traduire c’est parier sur l’idée même de l’universalité du genre humain. ». Lise Wajeman dans Médiapart notait que la polémique affecte particulièrement des pays avec une histoire coloniale. « En France, des postures qui peuvent plaider, de façon vindicative parfois, pour une ouverture à la diversité sont réinterprétées en tentatives d’assignations identitaires. Il y a là un point aveugle qui doit être interrogé ». Sans aucun doute faudrait-il surtout questionner le manque de diversité dans le monde l’édition, comme le déplore l’autrice Alice Zeniter.

On ne peut manquer de souligner, dans ces deux affaires, la polarisation des débats et leur cacophonie accentuées par les réseaux sociaux. Dès lors, comment trouver un autre chemin que celui de l’opposition binaire ? La politologue Justine Lacroix plaide pour s’interroger à nouveau sur ce que représente l’universalisme. « Quand je suis le débat français on a souvent le sentiment qu’on aurait le choix entre d’un côté un universalisme républicain, invoqué comme un argument d’autorité et de tradition (…). Et puis d’autre part une sorte de relativisme culturaliste, un enfermement dans les cultures. En réalité ce n’est pas comme ça que les choses se passent. L’universel ne relève pas d’une sorte de dogme surplombant, d’un ensemble de principes qu’on accepte tels quels. L’universel c’est une aspiration qui est toujours en construction. Qui est traversé d’une réflexion sur les façons de faire progresser ces aspirations universelles ».

OBSERVATOIRE DES POLITIQUES CULTURELLES

 
 
 
 

 

 
 
 
 
 
 
 
 

 

 
 
 
 
 

 

 
 
       

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