Martha Gellhorn, femme entière – 10mn chronique- sur Ouest Track radio, dans Viva Culture, une émission de la MCH.

 

On parle beaucoup aujourd’hui de « femmes puissantes ». Si l’on pense qu’il s’agit de femmes qui détiennent un pouvoir, sur un parti, sur un pays, sur les hommes … Tout pouvoir étant relatif, et souvent aléatoire, je parlerais plutôt de femmes qui exercent leur pouvoir sur elles-mêmes. Des femmes qui ont du cran, comme on dit. Des femmes inventives qui décident de créer leur vie en toute liberté et selon leurs convictions. Ce sont elles qui donnent du courage à toutes les autres, c’est pourquoi on pourrait les appeler plutôt des femmes inspirantes.
Martha Gellhorn est une de ces femmes.  

Martha Gellhorn est née en 1908 dans le Missouri. Fin 1934, elle revient d’un séjour de trois ans en France. Cinq ans ont passé depuis le krack boursier qui a ruiné son pays en 1929. Presque 3 millions d’Américains vivent alors dans des bidonvilles. Roosevelt vient d’être élu et pour redresser cette situation de crise extrême, il a créé l’Agence Fédérale des secours d’urgence ( Federal Emergency Relief Administration) : la FERA. Cependant, les statistiques rapportées à la FERA sur les progrès réalisés, ne sont pas satisfaisants, ils ne concernent que les chiffres du chômage. Qu’en est-il réellement du quotidien sur le terrain ? Les moyens imaginés par le gouvernement sont-ils efficaces ? Pour avoir des informations sur la manière dont les efforts de l’état aboutissent, savoir s’ils sont effectifs et ressentis par la population, on envoie une équipe d’enquêteurs dans les régions sinistrées. Martha Gellhorn en fait partie. Elle a 26 ans. Ce qu’elle découvre alors est terrible, les maladies dues à la malnutrition se multiplient. Les gens vivent dans un dénuement absolu, une misère qui bouleverse la jeune femme. Dans ses notes, on peut lire : « Ces hommes sont confrontés à la faim et au froid, à la perspective de devenir des mendiants assistés, d’être jetés à la rue et de voir leur famille dispersée. Je ne sais pas ce qu’un homme peut endurer de pire ». Pourtant, elle constate que dans tous ces foyers misérables, le président Roosevelt est non seulement respecté mais adulé. Son portrait est accroché dans le moindre taudis. Il est leur espoir. Les investigations de Martha progressent. Or, dans une petite ville de l’Idaho, elle est témoin d’un détournement de subventions qui lèse les chômeurs en les privant de leurs allocations. Martha suggère alors à ces hommes, de manifester et d’attirer l’attention du gouvernement en allant briser les vitres du bureau de la FERA. La manœuvre réussit, les chômeurs sont indemnisés, mais le FBI repère Martha comme un dangereux éléments du « péril rouge ». Elle est rappelée à Washington et exclue de l’enquête. Alertée, Eleanor Roosevelt elle-même, encourage Martha à se servir de ses notes pour témoigner de la situation qu’elle a constatée.

Fin 1936, paraît  The trouble I’ve seen , des fictions , cinq récits issus de ce que Martha a vu et vécu pendant huit mois et dont le titre rappelle le célèbre negro spiritual : Nobody knows the trouble I’ve seen, populaire grâce à Louis Armstrong.

Imaginez un tiroir ou un carton dans un grenier où pêle-mêle sont entassés toutes sortes de livres, d’Agatha Christie aux œuvres de Victor Hugo. Et là, il y en a un, relié, couverture usée et écornée, pages en papier épais et grenu, jauni. C’est le titre qui attire mon attention :  Détresse américaine. La date d’impression : 1938. Distraitement, j’ai commencé à en parcourir les premières lignes et j’ai continué à lire. J’ai découvert le plus fort et le plus poignant des récits. L’auteur m’est totalement inconnue. Son nom : Martha Gellhorn. Il est facile de la retrouver sur internet, essentiellement grâce à des articles publiés en anglais. Ainsi, j’apprends que cette vieille édition que j’ai entre les mains, a connu un succès immédiat et n’a mis qu’une annnée pour pouvoir être lue en France : Edition Fernand Sorlot, collection les maîtres étrangers, dirigée par Claude-Odette Calmon. La traduction est de Denise Geneix qui a probablement travaillé sans relâche pour apporter ces presque 300 pages en français.

Martha Gellhorn, a été inspirée par ce qu’elle avait constaté pendant sa mission de plusieurs mois, dans les régions dévastées par la misère pendant la Grande dépression américaine. Elle a estimé que ses reportages ne pouvaient que survoler la réalité quotidienne et humaine d’une population. La fiction, disait-elle, lui permettait de mieux atteindre la sensibilité d’un lecteur, tout en témoignant de la véritable détresse physique et morale des individus, et des ravages que font le manque de travail, la faim, la maladie, aboutissant souvent à la violence et à la lente dégradation de la dignité des plus faibles.

Alors que ses activités l’ont emmenée bien loin de ce livre, elle a montré combien elle était scrupuleuse et n’abandonnait rien derrière elle. En 1943, sept ans après la parution de The trouble I’ve seen, et son succès immédiat, elle écrit pourtant ceci à un ami : « J’aimerais que tu lises ce livre, il est peut-être très mauvais. A l’époque on a dit qu’il était bon, mais les critiques sont des types en lesquels je n’ai pas confiance. J’aimerais que tu le lises parce que c’est le seul que j’aie jamais écrit sur l’Amérique et j’aimerais savoir s’il peut continuer à résonner durablement. »

Poursuivant ma recherche sur cette femme, je comprends que sa réputation va au-delà d’un seul livre.
Martha Gellhorn a été pendant plus de trente ans, correspondante de guerre pour The Atlantic Monthly, un magazine mensuel. Elle couvre la guerre civile espagnole dès 1937, plus tard elle accompagne les troupes alliées en Normandie, dans les années 60 elle se rend au Moyen-Orient pour vivre parmi les Arabes déplacés par la création d’Israël, elle se rend au Vietnam. Toute sa vie elle a sillonné le monde, couvrant les conflits les plus meurtriers, la Seconde Guerre mondiale, le Vietnam, la guerre des Six-Jours, les conflits au Salvador, au Nicaragua… Active jusqu’à la fin de sa vie et commentant les événements du monde d’un point de vue journalistique mais aussi humain.


A propos de cette femme remarquable, j’ai quelque chose à ajouter. En 1936 elle rencontre Ernest Hemingway. Ils deviennent ce que l’on peut appeler un couple de légende. Ils se marient fin 1940. Très vite Hemingway se lasse d’avoir une épouse sur tous les fronts. Ultimatum : « Es-tu  correspondante de guerre ou la femme qui couche dans mon lit ? »  Elle le quitte. Ils divorcent en 1945.

En 2012, un téléfilm relatant un épisode de la vie de Martha, intitulé Hemingway & Gellhorn, distille les clichés, centré sur les relations amoureuses des deux personnages. Fresque romanesque au possible.
Parce qu’elle a vécu auprès d’un géant de la littérature américaine, Martha Gellhorn n’est connue essentiellement dans son pays, comme ailleurs, que pour les quatre années de son mariage. Il faut croire que la renommée d’une femme ne tient pas qu’à ses propres exploits.
Et pourtant …
Voici ce qu’elle écrivait, alors qu’elle avait 23 ans :
« J’aime travailler, à la fin c’est la seule chose qui ne m’ennuie pas, qui me comble, et chasse mes doutes. C’est la seule chose que je sais absolument et irrévocablement être bonne en soi, quel que soit le résultat. »

Catherine Désormière

 2 extraits de The trouble I’ve seen, édition 1938, préfacée par H.G. Wells et un lien pour compléter largement cet article.

 

Martha Gellhorn sur France culture

       

Commentaires

  • By Véronique Garrigou - on

    Merci beaucoup pour cet article! Il est très intéressant. Je ne connaissais absolument pas cette femme, même pas son histoire avec Hemingway!!. Cela donne bien sûr envie de la lire…Le livre est épuisé je suppose…
    PS La réplique d’Hemingway d’ailleurs me fait penser à celle de l’ex époux de Anne Politkovskaïa que l’on entend dans le film « Lettre à Anna » projeté dernièrement au Studio, quelque chose comme: « Quand je rentrais le soir tard et que je voyais la lumière de son bureau encore allumée, je préférais aller boire une bière avec des copains plutôt que de rentrer… » Ils ont divorcé. Les hommes n’aiment pas qu’on les néglige !!

  • By Catherine Désormière - on

    Le livre  » Détresse américaine » est en effet épuisé. Mais il a été réédité par les éditions du Sonneur en 2017, sous un nouveau titre  » J’ai vu la misère » dans une traduction revisitée par l’éditeur. Il y aurait à dire sur cette traduction modernisée qui apporte à l’ouvrage, sans doute, un côté moins daté, moins naïf, mais qui, par conséquent, lui enlève sa couleur et son authenticité.

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