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POLITIQUE CULTURELLE : DES NOUVELLES DU SENAT / Continuité des revenus des artistes-auteurs

Mme la présidente.  – L’ordre du jour appelle la discussion de la proposition de loi visant à garantir la continuité des revenus des artistes-auteurs, présentée par Mme Monique de Marco et plusieurs de ses collègues, à la demande du GEST.(Groupe écologiste, Solidarité et Territoires)

Discussion générale

Mme Monique de Marco, auteure de la proposition de loi .  – (Applaudissements sur les travées du GEST) C’est avec une vive émotion que je vous présente cette proposition de loi visant à instaurer une continuité de revenus pour les artistes-auteurs et autrices. J’en mesure l’importance pour les écrivains, dramaturges, musiciens, sculpteurs, scénaristes, photographes, plasticiens, commissaires d’exposition ou encore auteurs de bande dessinée.

Toutes ces créatrices et tous ces créateurs sont à l’origine de ce texte. Face à l’indifférence institutionnelle, une volonté s’est mise en mouvement ; quelle que soit l’issue de nos débats, elle ne s’arrêtera pas. À l’Assemblée nationale, une proposition de loi similaire à celle-ci a été initiée par Pierre Dharréville et cosignée par 121 députés.

Leur revendication ? Réparer une injustice sociale et obtenir la reconnaissance de leur dignité de travailleurs à travers la possibilité d’accéder à un revenu de remplacement lorsqu’ils sont temporairement privés de ressources.

De tels moments, toutes et tous en traversent, souvent dans la solitude, faute d’un dispositif adapté. Certains dépendent ponctuellement du RSA pour vivre, d’autres perçoivent l’allocation de solidarité spécifique (ASS). Nul ne peut contester la précarité du statut d’artiste-auteur. Même les plus grands génies ont connu des passages à vide, parfois la misère.

Il y a cinquante ans presque jour pour jour, l’Assemblée nationale adoptait à l’unanimité une loi ouvrant la voie à un premier alignement des droits sociaux des artistes-auteurs sur ceux des salariés. Il est troublant que la nécessité de poursuivre cet alignement ne soit plus une évidence.

En 1975, le ministre du travail, Michel Durafour, assimilait les artistes-auteurs à des salariés : « Très souvent, en effet, par le biais des contrôles que subit l’artiste ou des commandes qu’il reçoit de la part de ceux qui diffusent ses oeuvres, son statut apparaît comme étrangement proche de celui des salariés ». Le secrétaire d’État à la culture, Michel Guy, abondait dans le même sens : « La première condition de la vie de l’artiste dans le monde où nous vivons implique le rejet de ce mythe que le siècle dernier a répandu de l’artiste libre et heureux dans la misère. L’artiste doit désormais, dans tous les domaines, jouir des mêmes droits et se soumettre aux mêmes obligations que les autres citoyens ».

Hélas, la commission des affaires sociales a rejeté les amendements de la rapporteure, Anne Souyris. La commission de la culture n’a même pas été invitée à se prononcer.

La commission des affaires sociales refuse d’intégrer les artistes-auteurs à l’Unédic, sous prétexte que d’autres réponses seraient plus adaptées. Je me demande bien lesquelles… En outre, la majorité des artistes-auteurs participent déjà à l’Unédic, soit comme salariés – 46,5 % d’entre eux le sont aussi -, soit comme intermittents du spectacle. Toutes et tous y contribuent aussi en s’acquittant de la CSG.

Nous voulons que celles et ceux qui ne disposent d’aucun revenu de remplacement bénéficient d’un filet de sécurité et éviter le coût de gestion lié à la création d’une caisse autonome. C’est la même logique de simplification et d’efficacité qui a guidé le Gouvernement dans la LFSS pour 2026, à travers le transfert des missions de sécurité sociale des artistes-auteurs à l’Urssaf après quarante ans de dysfonctionnements.

On nous oppose aussi qu’un revenu de remplacement devrait être réservé aux travailleurs involontairement privés d’emploi. Mais nous proposons que, lorsqu’ils sont privés de ressources, les bénéficiaires s’engagent dans des actions de recherche artistique, de recherche de diffuseurs ou des activités accessoires à leur activité artistique.

Cette proposition de loi n’est pas non plus une atteinte au droit d’auteur, comme on l’a prétendu. Un des amendements proposés vise justement à garantir que le revenu de remplacement ne porte pas atteinte à la rémunération des actes de création protégée par un contrat.

Je comprends les inquiétudes au sujet des prélèvements supplémentaires sur les diffuseurs, mais gardons à l’esprit que ceux-ci s’acquittent de cotisations patronales au taux dérogatoire de 1,1 %. Ils contribuent donc moins au régime social des artistes-auteurs qu’ils diffusent qu’à celui des salariés qu’ils recrutent : comment le justifier ?

L’économie de l’art et des lettres est une économie des extrêmes : la plus grande richesse y côtoie une grande précarité. Le même constat vaut pour les diffuseurs. Lorsque le texte poursuivra sa route, avec ou sans l’approbation du Sénat, la situation des petits diffuseurs devra être prise en compte.

Nous proposons deux nouvelles sources de financement : une cotisation sur les entreprises exploitant l’IA générative – j’ai pris connaissance avec intérêt de la proposition de création d’une présomption d’exploitation d’oeuvres par l’IA – et l’instauration, proposée par Victor Hugo au Congrès littéraire de 1878, d’une cotisation sur l’exploitation des oeuvres des artistes décédés, afin que les morts contribuent à aider les vivants. Nul ne suspectera Victor Hugo d’avoir voulu attenter au droit d’auteur.

Je remercie celles et ceux qui, à gauche mais aussi au centre et à droite, ont mis de côté les postures partisanes pour appuyer cette démarche. Répondons à l’immense attente des créatrices et des créateurs, qui contribuent au rayonnement culturel et économique de la France, afin qu’on ne puisse plus, comme Balzac, demander : « D’où vient donc, en un siècle aussi éclairé que le nôtre paraît l’être, le dédain avec lequel on traite les artistes, poètes, peintres, musiciens, sculpteurs, architectes ? » (Applaudissements à gauche ; Mmes Laure Darcos et Sonia de La Provôté applaudissent également.)

Mme Rachida Dati, ministre de la culture .  – Merci, madame de Marco, de nous permettre d’échanger sur ce sujet sensible, qui est au coeur des préoccupations du ministère. Depuis 2021, le ministère de la culture déploie le plan Auteurs, engagé à la suite du rapport de Bruno Racine. Des avancées ont été obtenues sur plusieurs points : clarification du régime social, rémunération, représentativité.

À ce jour, douze mesures du plan sont mises en oeuvre et trois en cours de finalisation – je pense par exemple à un portail numérique regroupant les informations utiles aux artistes-auteurs. Pour autant, des marges de progression demeurent.

Dès 2024, je me suis engagée à ce que la réforme du RSA prenne en compte la situation des artistes-auteurs. Un dispositif d’accompagnement dédié, financé par le ministère de la culture, est ainsi mis en oeuvre par des professionnels spécifiquement formés depuis juin dernier. Nous en ferons le bilan d’ici à la fin de 2026.

Autre progrès : la LFSS 2026 réforme la sécurité sociale des artistes-auteurs en clarifiant la répartition des compétences avec l’Urssaf et en accordant de nouvelles compétences à l’association agréée.

Malgré ces avancées majeures, toute initiative en faveur des 350 000 artistes-auteurs, qui ont des activités diverses et des revenus très disparates, est louable.

Un rapport rendu en début de semaine montre que, pour beaucoup, l’art n’est pas leur principale activité : en 2023, pas moins de 67 % d’entre eux percevaient un revenu issu d’une autre activité. Leur revenu annuel moyen s’élève à 36 400 euros, mais avec de fortes disparités. Il nous faut donc définir la meilleure manière de traiter ces enjeux face à la faiblesse des revenus. Je regrette de vous le dire, madame la sénatrice, c’est le seul point sur lequel nous pourrions nous retrouver.

Votre proposition de loi revêt une dimension un peu démagogique à laquelle je ne peux adhérer : vous octroyez une protection assimilable à un revenu universel pour un coût estimé à 800 millions d’euros ! En tant que ministre de la culture, ma priorité est de garantir la vivacité du tissu créatif via une juste reconnaissance.

Sur la base d’un diagnostic plus fin, je proposerai d’autres solutions. La priorité est d’avoir un effet sur le réel, non de faire des promesses dont on sait qu’elles ne seront pas tenues.

Vous considérez « que les artistes-auteurs souffrent d’une rémunération insuffisante pour couvrir l’ensemble du cycle de création et qu’il faudrait en conséquence créer un revenu de remplacement. » Or créer une assurance chômage ne permet pas de lutter contre une faiblesse excessive des rémunérations. Les niveaux de rémunération sont liés à l’économie des secteurs, à la répartition de la valeur ajoutée et aux rapports de force entre artistes, auteurs, producteurs et diffuseurs.

Dans les secteurs de la musique, du cinéma et de l’audiovisuel, cinq accords interprofessionnels ont été signés. Des progrès sont encore à faire dans le secteur du livre, mais les discussions se poursuivent. Je salue à cet égard la proposition de loi de vos collègues sur les contrats d’édition.

Les secteurs des arts visuels et de la photographie on des économies distinctes, pour lesquelles le soutien de l’État porte ses fruits.

L’existence de très hauts revenus dans un secteur donné n’est pas la marque d’une inégalité inacceptable, c’est simplement la conséquence du succès. S’il peut être éphémère ou tardif, c’est une donnée inhérente au secteur.

La réponse ne peut être la mise en place d’un revenu universel artistique qui transformerait les artistes-auteurs en fonctionnaires de l’art subventionnés par l’assurance chômage.

Il faut, à l’inverse, que les auteurs soient mieux rémunérés, mais cela passe par des négociations avec les producteurs et les diffuseurs, publics ou privés. Le plan Auteurs pourrait être renforcé par la loi sur ce point. Mais les auteurs veulent être payés avant tout pour leurs oeuvres. Un revenu de remplacement n’est pas adapté, un artiste ne pouvant être rémunéré à l’heure.

Les artistes-auteurs ne sont pas des salariés, mais sont assimilables à des indépendants. Le corollaire, c’est que leur oeuvre leur appartient et qu’ils échappent à tout lien de subordination.

Il ne faudrait pas faire payer par la Nation de maigres indemnités en échange de potentielles cessions de droits, de plus en plus léonines d’ailleurs, qui finiront par alimenter les intelligences artificielles. Le Gouvernement émet donc un avis défavorable à ce texte.

J’ai décidé avec Jean-Pierre Farandou et Amélie de Montchalin de confier à l’Igas, l’Igac et l’IGF une mission sur l’inégalité des rémunérations entre les hommes et les femmes artistes-auteurs, la couverture des risques professionnels, la gestion des aléas de rémunération liés au cycle de création et le risque de sortie de métier. Ses conclusions seront présentées avant la fin avril. (Applaudissements sur les travées du RDPI et sur certaines travées du groupe Les Républicains)

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