« La diffusion numérique constituera une option complémentaire au live, et non une alternative » TRIBUNE Jean-Pierre Saez Directeur de l’Observatoire des politiques culturelles

Tribune. La crise sanitaire représente un traumatisme pour la société tout entière, mais elle l’est particulièrement pour la vie artistique et culturelle qui subit, plus que toute autre, les plus longues contraintes de fermeture de lieux aux publics. Le préjudice sur l’économie de la culture est encore difficilement évaluable. Les petites structures indépendantes, les artistes du spectacle vivant, et plus encore des arts visuels, risquent de payer le plus lourd tribut.

Heureusement, les aides publiques et la prolongation du régime d’assurance-chômage des intermittents jouent un rôle d’amortisseur essentiel, quoique partiel. Mais si le monde des arts et de la culture, public comme privé, souffre grandement de la suspension des manifestations en public, il a su faire preuve d’une grande résilience pour s’adapter à l’épreuve. Cette expérience inédite appelle à faire un bilan des usages du numérique pour la culture.

Les francs-tireurs de la culture numérique, artistes et tiers-lieux spécialisés, ont su s’approprier rapidement ces technologies. Les géants du Web ont de leur côté largement formaté le marché culturel numérique. Des institutions artistiques et culturelles d’envergure ont su engager depuis plusieurs années une stratégie de présence sur la Toile.

Combler une partie du retard numérique

Cependant, on a vite senti durant le premier confinement que quelque chose de plus se passait, à la fois dans l’offre culturelle, dans les pratiques des professionnels et les pratiques culturelles numériques. Des propositions artistiques de professionnels et d’amateurs se sont multipliées sur les réseaux sociaux. L’opération #culturecheznous, mise en place par le ministère de la culture, a permis de valoriser près d’un millier de ces pépites. Les pratiques culturelles numériques ont connu, tous milieux confondus, un essor sensible.

Durant cette période, de nombreuses ressources ont été mises en ligne gracieusement : concerts, chorégraphies, expositions, livres… Cette vitalité a assuré une présence artistique et culturelle nouvelle sur la Toile. Soudain, beaucoup d’œuvres sont devenues plus visibles. Les professionnels se sont lancés avec entrain dans cette aventure. Beaucoup en ont profité pour combler une partie de leur retard numérique.

Dans l’urgence des premières semaines, les supports proposés procédaient souvent du bricolage. Ce fut un moment d’apprentissage pour bien des équipes. Elles ont ensuite développé des stratégies de formation pour devenir plus performantes dans la maîtrise des technologies numériques. La contrainte a semblé stimuler la créativité.

Une question de moyens

La seconde phase de la crise a vu se développer des stratégies de live streaming, c’est-à-dire la diffusion en temps réel de vidéos de prestations artistiques sur des plates-formes numériques. Les grands réseaux socionumériques ont comme à l’accoutumée raflé cette mise. De nouvelles offres payantes se sont mises en place, en premier lieu de concerts de musique actuelle ou classique – la gratuité des services ne pouvait perdurer indéfiniment.(…)

Pour le théâtre, l’adaptation est plus problématique. Cet art n’exige-t-il pas plus que d’autres un rapport vivant au public ? Mais c’est aussi une question de moyens. Une retransmission de qualité sur le plan esthétique et technique coûte cher. Les théâtres ne disposent pas de budgets leur permettant de produire une saison numérique en sus de leurs saisons habituelles. Certes, le Théâtre de la Ville a su composer avec les contraintes en promouvant une offre de spectacles et de débats en direct. Mais celle-ci répond à une situation conjoncturelle et ne cherche pas à faire fi d’un public et d’acteurs in situ.

Un développement de façon exponentielle

Aujourd’hui, 80 % des internautes consomment des biens culturels sur Internet. Plus de 40 % du chiffre d’affaires de la musique enregistrée provient du marché numérique. Les pratiques culturelles numériques se développent de façon exponentielle. Va-t-on dès lors favoriser un basculement des pratiques culturelles vers les seuls écrans en augmentant l’offre numérique ? Il est exact qu’Internet a recomposé notre relation à l’écrit et au livre, mais l’édition d’ouvrages imprimés demeure vivace.

Durant les trente dernières années, le cinéma en salle a connu une hausse continue de fréquentation malgré le développement du streaming. Le live streaming menacerait-il le spectacle vivant ? Cette crainte n’est pas justifiée. Aujourd’hui, il donne un coup de pouce à une petite partie des arts du spectacle. A l’avenir, il constituera une option complémentaire au live, et non une alternative. Sans garantie pour la diversité toutefois.

Le confinement a représenté une opportunité pour le live streaming, mais ce modèle de diffusion ne restera pas une simple parenthèse. La crise a été l’occasion pour les professionnels de la culture d’augmenter leur savoir-faire numérique. Les grandes structures se sont montrées mieux armées pour mettre en œuvre des démarches offensives. Si elles ne se résignent pas à déserter la place, les structures intermédiaires vont se trouver confrontées à un défi, celui d’inventer, avec des plates-formes spécifiques, un modèle forcément coopératif de production pour valoriser leurs contenus et garantir la diversité.

Le chantier de la médiation numérique reste à construire

Cette bataille reste à mener. Elle ne le sera que si les pouvoirs publics nationaux et locaux s’engagent aux côtés des acteurs de terrain dans l’invention de politiques culturelles numériques ambitieuses afin d’élargir les bases du service public culturel et de le mettre en conformité avec les évolutions sociétales.

La culture a d’abord besoin d’espaces physiques pour se vivre pleinement. Mais l’espace virtuel représente une plus-value qui ne peut être laissée aux seules logiques marchandes. Gardons-nous néanmoins d’idéaliser l’interactivité numérique ou de nier l’effet addictif des écrans : le chantier de la médiation numérique reste largement à construire.

Faisons le pari que le besoin de sociabilité si longtemps contenu et le désir de culture révélé par le confinement conduiront à nouveau des publics encore plus nombreux vers les salles. Ce que la crise nous apprend, c’est que la culture s’affirme comme un besoin civilisationnel. Essentiel donc.

       

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