Culture, science et société : un débat à animer

Focus sur le dernier numéro de la revue consacré au rôle de la culture dans la relation « science-société ». Alors qu’il n’y a jamais eu autant d’associations, de musées et centres de sciences ou de projets pilotés par les universités, le monde scientifique est confronté à un paradoxe : scepticisme, fausses informations et complotisme gagnent du terrain.

Faut-il y voir un échec de démocratisation ? Une suspicion plus large à l’égard des savoirs ? Ou l’usure d’un modèle qui n’a pas su enrayer la montée des critiques envers la science ?

La relation « science-société » est d’abord à saisir sous l’angle des politiques publiques et des stratégies militantes qui en ont dessiné les orientations. À chaque époque sa perception des sciences et, avec elle, des attendus différents assignés à la diffusion des savoirs, comme le retrace Marie-Christine Bordeaux. D’un âge d’or situé au XIXe siècle où dominait une conception positiviste de la science jusqu’à la nécessité d’arrimer celle-ci à l’action culturelle, la vulgarisation est longtemps restée le maître-mot des actions menées.

Mais cette vision d’un public passif et ignorant à éduquer a peu à peu suscité des critiques. Nous assistons aujourd’hui à un changement de paradigme : il ne s’agit plus d’endiguer un déficit de connaissances, mais de permettre aux citoyens de contribuer activement aux débats sur les choix de politiques scientifiques. Car certains objets de science tels que la santé, l’environnement ou l’agro-alimentaire se politisent et deviennent des sujets sensibles lorsqu’ils arrivent dans l’espace public, explique Virginie Tournay. Il existe désormais une exigence collective à l’égard des institutions scientifiques et de la puissance publique qui peut induire une crise de confiance : celle d’anticiper les risques et les incertitudes. Pour Guillaume Mazeau, la proximité entre recherche et société est aussi à reconstruire pour combler l’écart qui s’est creusé. (…)

Mais comment articuler, sans les confondre, expertise scientifique, débat démocratique et appropriation sociale des savoirs ? Cet enjeu sert de boussole aux acteurs de la culture scientifique, rappellent Laure Danilo et Laurent Chicoineau : face à des sujets comme les nanotechnologies, le loup ou les méga-bassines qui suscitent des peurs et des controverses différentes selon les territoires, il est du ressort des CSTI de permettre aux citoyens de se construire un positionnement plus « éclairé » dans un cadre d’échange pacifié. Éduquer à l’esprit critique est aussi au centre de l’éducation populaire et du nouveau programme de la Ligue de l’enseignement. Il ne s’agit pas simplement de fournir une « boîte à outils » pour apprendre à débusquer les fausses informations, commente Denis Caroti, mais bel et bien de donner à chacun les clés d’une compréhension autonome du monde, là où le brouillage des frontières entre opinions et savoirs conduit à croire que tout se vaut.

Les auteurs de ce numéro pointent par ailleurs la nécessité de faire évoluer les modes de médiation traditionnels. En s’intéressant à celles et ceux qui ne fréquentent pas les lieux de la culture scientifique, Clémence Perronnet montre que ce public potentiel, principalement féminin, populaire et plutôt âgé, ne se désintéresse pas des sciences et apprécie au contraire les contenus proches de sa vie quotidienne, mais que les conditions d’accueil et l’excès de dispositifs passant par l’écrit ou le numérique constituent les plus grands freins à sa venue. Or, populariser la science grâce à d’autres médiums est-il possible ? Alors que 76 % des 15-25 ans déclarent, par exemple, visionner des vidéos scientifiques sur YouTube, Julie Polge constate que les youtubeurs, streamers et autres « nouveaux entrants » peinent à se frayer une place dans le circuit légitime de la culture scientifique.

Autre perspective : la montée en puissance des sciences participatives. Dans quelle mesure des savoirs « situés », au plus près de l’expérience de vie des personnes, peuvent-ils prendre part à la production de connaissances ? C’est ce que défend le dispositif « Nouveaux commanditaires-Sciences ». (…) Pour Livio Riboli-Sasco, donner cette possibilité à des citoyens ordinaires relève d’un droit fondamental inscrit dans la Déclaration des droits de l’homme : « le droit de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent ».  

Faire récit collectivement est également une problématique centrale. Du côté des institutions, les musées ethnographiques interrogent « de l’intérieur » un savoir scientifique qui s’est construit sur les imaginaires coloniaux de l’altérité et dont les collections sont les vestiges, comme l’analyse Fabien Van Geert.

Du côté des territoires, les expériences se multiplient pour produire de nouvelles narrations, relate Jules Colé. Citoyens, élus, artistes et scientifiques mêlent leur expertise et leurs regards sur des sujets qui les concernent directement : l’élévation du niveau des océans, la fonte des glaciers ou le dépérissement des forêts majestueuses…

C’est enfin au décloisonnement entre deux mondes qu’œuvre l’art-science. À l’ENS Paris-Saclay, la Scène de Recherche mise sur l’alchimie de la rencontre entre artistes et scientifiques pour hybrider les savoirs et les imaginaires, comme en témoigne Ulysse Baratin. (…)

Finalement, conclut Guy Saez, pour répondre à la transformation des usages, des attentes et des formes contemporaines d’appropriation de la science, les stratégies de médiation sont à recomposer dans deux directions : la première passe par une politique du sensible, à travers des formes plus émotionnelles et incarnées à l’image de l’art-science ; la seconde se joue dans l’écoute accordée au désir citoyen de prendre part à la science en train de se faire.

https://www.observatoire-culture.net/document/culture-science-societe-debat-animer-lobservatoire-66/

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