Que fait du bourgeois l’habit ?

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Du 26 au 29 mars, Le Bourgeois gentilhomme était sur la scène du Volcan, dans une mise en scène de Denis Podalydès.

«  Suivez-moi que j’aille un peu montrer mon habit par la ville… »
Revêtu de l’habit qui est censé le désigner comme une personne de qualité, qui est Monsieur Jourdain ?
Pour Nicole, pour Madame Jourdain, Lucile, Cléonte, il restera toujours un marchand de drap. Pour lui, dès qu’il endosse le pourpoint et le justaucorps, il possède la première clef pour entrer dans la société des « gens de qualité ». Le haut-de-chausses est un des outils pour accéder à la classe qu’il convoite, il a besoin d’accessoires.

Denis Podalydès a choisi Christian Lacroix pour vêtir le Bourgeois gentilhomme. Un « grand couturier » dont la profession correspond parfaitement à celle du maître tailleur. Sa présence dans la distribution, permet au passage, sans mise en scène particulière, d’évoquer notre époque, et ainsi de faire le lien avec le désir toujours vivace, dans notre société, d’appartenir à un cercle. Ce qui mène à copier le style, l’allure, les goûts d’une élite, ou ce que l’on prend pour tel. Le choix d’un grand couturier, de surcroît d’un de ceux parmi les plus flamboyants, plutôt que d’un costumier de théâtre moins connu, est le signe discret qui rattache notre siècle à celui de Molière. Plus de trois scènes sont consacrées à l’habit de Monsieur Jourdain, il en est quasiment le personnage. Chamarré, orné de broderies, de dentelles, de rubans, il a toutes les caractéristiques du costume de l’aristocratie au XVIIème siècle. C’est une véritable création de Haute couture, Christian Lacroix n’a pas cherché à ridiculiser son client.

Monsieur Jourdain n’est pas, comme on aimerait le croire, un amoureux de la culture. Les vers, la musique, la danse, tout cela en réalité l’ennuie… Ce qui l’intéresse est de savoir si les gens de qualité pratiquent, aiment, la musique qu’on lui propose (lui, définitivement préfère la trompette marine). Il s’informe: »Est-ce que les gens de qualité apprennent aussi la musique ? » – on lui répond que oui – « Je l’apprendrai donc.» Mais la musique ne lui paraît utile que pour « chanter à table », la danse ne l’intéresse que pour apprendre à saluer une marquise, et le costume sert à entrer dans la peau d’un amateur d’art : « Donnez-moi ma robe pour mieux entendre… »
Monsieur Jourdain n’a pas le temps, n’a plus le temps de se cultiver et en réalité, la culture, s’il pouvait l’atteindre, ne serait qu’un moyen, pas un but. Ce qui compte dans l’urgence c’est d’abord son apparence, censée être le signe irréfutable de tout ce qui accompagne la position et les attributs de l’aristocratie.
Le Bourgeois gentilhomme de Podalydès est naïf, plein d’espoir fou et avide d’autre chose, d’une autre vie. Qui peut lui reprocher cela ? Il en a les moyens, croit-il, puisque l’argent ne lui manque pas. En effet, le décor, tel un indice, montre les réserves de son commerce, les rouleaux d’étoffes et le comptoir. Ce Monsieur Jourdain transporté sur une scène du XXIème siècle est moins contraint que celui du XVIIème, on lui pardonne aujourd’hui, plus volontiers, son ambition absurde, dans une société où l’on veut penser qu’obtenir ce que l’on souhaite de la vie est un droit. D’un personnage chimérique et grotesque, on glisse vers un être crédule et attendrissant.
Et voilà que par la grâce d’une farce, Monsieur Jourdain devient – croit-il – Mamamouchi. Ce titre libère son détenteur d’avoir à apporter toute preuve d’appartenance à la noblesse. Il est désormais bien né. A la fin, il est en chemise. Aux orties l’habit ridicule du maître tailleur et aussi le costume extravagant du grand couturier. Il est difficile de savoir ce que le metteur en scène a voulu montrer : un homme dépouillé ? Ou bien celui qui aurait atteint les sommets qu’il convoitait et n’a plus besoin d’artifices ? J’ai tendance à penser que Podalydès lui a accordé la deuxième position. Après tout, nous sommes au théâtre.

Illustration : Costume de Monsieur Jourdain par Christian Lacroix ; Louis XIV.

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