Go down, Moses – Romeo Castellucci – Au Volcan –

 8 et 9 octobre 2015

 

Elle est douce et miséricordieuse la société qui méthodiquement veut réparer et soigner. Mais, entend-elle que peut-être il est moins scandaleux d’abandonner son enfant que de devoir l’abandonner ?

Scène 1. Un plateau lumineux et nu. Silence ouaté, juste rythmé par de légers bruits de pas. Quatre homme et trois femmes, élégants, costumes italiens, robes fleuries et sacs à main. Ils évoluent calmement, comme dans un musée, ils se rassemblent, se séparent. Ici, civilités et harmonie. Ils sortent. Noir.

Stop ! Une machine à broyer, métal éblouissant, au-devant du plateau vide, se met en marche dans un vacarme insupportable.

Scène 2. Une femme, à l’étroit dans des toilettes publiques, gémit, se tord de douleur, tente d’effacer une mare de sang qu’elle étale sans pouvoir la faire disparaître. Elle s’effondre, on ne sait si on assiste à un avortement ou une naissance.

Stop ! Un flash : à peine le temps de voir une benne à ordure d’où s’échappent les pleurs d’un nouveau-né.

Scène 3. Un commissariat. La femme est prostrée dans une couverture. On l’entoure, la rassure. L’inspecteur l’interroge avec une grande douceur : « Où est l’enfant ? » Il hausse la voix, mais c’est juste pour l’aider à se libérer. Libérer sa conscience. Mais elle ignore la contrition, elle se tait. Et quand elle parle, c’est pour dire que son enfant, Moïse, va nous sauver. Va soulager le monde qui ne sait pas. Qui ne sait pas quoi ? Qui ne sait pas.

Scène 4. On s’occupe bien de la femme. On veut la soigner et peut être comprendre ce qu’elle a dans la tête. On la fait entrer dans un scanner, dans une grotte.

Scène 5. La grotte.
… et fracas.

Le monde est une grotte sombre pour ceux qui n’ont pas les armes et les moyens d’y vivre. Ils ne peuvent que pousser un cri. Et ce cri, Castellucci le fait entendre. Ce vacarme assourdissant, insoutenable qui envahit le théâtre, c’est celui de la souffrance. Castellucci nous bouscule, nous malmène. Oui. Il agresse nos oreilles, nos sens, notre corps, pour exprimer une douleur telle que les mots ne la traduisent pas. Il nous rend témoin d’un appel au secours, qui, si on pouvait l’entendre, serait un vrombissement permanent. Quand il expose la détresse d’une femme terrorisée par l’idée de donner le jour à un enfant qu’elle ne peut pas élever, il le fait sans détour, avec cruauté. Sans doute parce que montrer une souffrance qui dure depuis des millénaires, ne peut pas se faire en édulcorant la scène ou en la suggérant. Des chants célestes s’élèvent au-dessus du vacarme de la désolation et semblent promettre quelque chose ? Quoi ? La compassion ? La résignation ? A qui ? A ceux qui ne comprennent pas la détresse des affligés ? Aux affligés qui ne connaissent pas de règles pour pouvoir se défaire de leur détresse ? Ces voix de séraphins qui surplombent le chaos, ne sont-elles que le leurre offert au désespoir ? L’annonce de quelque chose qui n’arrivera pas, la foi en un royaume immatériel et fuyant.
Ainsi, les hommes impuissants, réparent comme ils peuvent, ils soignent, inventent l’espoir, créent des rites.

Catherine Désormière

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