L’imprévisible / « L’instant Philo » / VIVACULTURE dimanche 24 janvier 2021

S’il y a quelques temps on nous avait annoncé qu’une épidémie mondiale changerait profondément les habitudes de tous les hommes sur terre, imposant un peu partout des confinements stricts, des couvre-feux et ralentissant l’ensemble des activités, nous aurions considéré qu’une telle affirmation relevait davantage d’un bon scénario de science-fiction ou d’anticipation – digne de la série Black Mirror – qu’à une prévision sérieuse de l’avenir proche.

Mais l’improbable est devenu réel. L’histoire est pleine de ces coups de théâtre que personne n’avait vu arriver et qui changent durablement la donne. L’imprévisible laisse partout son empreinte sur les événements humains. Jusque dans nos existences individuelles, le hasard d’une bifurcation fait parfois tout changer, pour le meilleur comme pour le pire. L’imprévisible peut en effet constituer une véritable aubaine. Il est clair qu’une existence où tout serait prévu d’avance et sous contrôle aurait de quoi susciter l’ennui, voire même un certain effroi. Reste qu’en ce moment, l’imprévisibilité se fait oppressante : avec les incertitudes liées à l’épidémie, combien de projets restent lettre morte ? Comment planifier même dans un avenir proche ce que nous envisagions auparavant avec l’insouciance de ceux qui avaient pris l’habitude de compter sur la stabilité des choses ? Trop d’imprévu condamne à une certaine impuissance et nous arrime à un présent sans grande perspective de réjouissances.

Sommes-nous donc condamnés à voir apparaître une bonne partie des événements dans nos existences comme des silhouettes étranges et fantomatiques qui surgissent de la brume sans qu’aucun indice, ni signe ne les aient annoncé? Une chose est certaine : ouvrir quelques pistes de réflexion sur cet imprévisible qui occupe actuellement une plus si grande place dans nos vies, semble bien utile.  

  1. Imprévisibilité, imprévoyance et responsabilité.

On surestime peut-être la puissance de l’imprévisibilité. Cela fait quelques années par exemple que les scientifiques estiment qu’une des menaces à prendre très au sérieux pour l’ensemble l’humanité, ce sont les épidémies. Quelques-unes ont déjà causé bien des ravages. Les zoonoses, ces infections qui se transmettent de l’animal à l’homme sont à l’origine de près de 75% des maladies émergentes. Après le S.R.A.S, la maladie de Creutzfeldt Jakob, le virus Ebola, l’apparition de la covid 19 n’est donc pas totalement surprenante. Avec du recul, on estime que bien des événements qui nous ont d’abord déconcerté étaient en partie prévisibles. Mais peut-être y-a-t-il une sorte d’illusion de l’après-coup qui nous fait estimer rétrospectivement plus conscients que nous l’étions ? Une chose est certaine : la cause déclenchante ainsi que l’aspect concret des événements prévus restent imprévisibles. Ces remarques nous conduisent à nous demander : pourquoi, s’il était envisageable de prévoir une menace épidémique, n’avons-nous rien prévu pour amortir le choc – voire pour éviter la catastrophe dont nous savons qu’elle est liée à une expansion déraisonnable du territoire occupé par l’humain au nom du profit, qui nous place en promiscuité avec des animaux sauvages pouvant nous transmettre diverses maladies ?

On remarque d’abord que dans la formule : « pourquoi si une pandémie était prévisible, n’avons-nous rien prévu ? » le verbe « prévoir » a deux sens différents. L’un désigne une connaissance qui trouve sa forme achevée dans  la prévision scientifique. Prévoir, c’est connaître de façon assurée le futur. Par exemple, tout le monde sait que quelques mois après la douceur et l‘abondance de l’été, l’hiver arrivera avec ses difficultés. Dans la célèbre fable de La Fontaine, « La cigale et la fourmi », la Cigale en fait l’expérience qui,                                 « ayant chanté tout l’été,
   Se trouva fort dépourvue
                                          Quand la bise fut venue. »                                     

Le second usage du verbe « prévoir » renvoie à l’attitude prudente découlant de la connaissance du futur qu’on nomme la prévoyance. L’attitude prévoyante consiste à préparer, en prévision d’une période de disette, des provisions. La fourmi de la fable applique à la lettre la formule du philosophe Auguste Comte : « Science, d’où prévoyance ; prévoyance, d’où action ». La cigale n’ignore pas qu’elle devrait travailler à préparer la période hivernale mais elle n’a pas le courage de passer à l’action et préfère danser tout l’été. La fourmi, qui n’est pas prêteuse, a beau jeu alors de dénoncer sa paresse et son inconséquence,                

  « Que faisiez-vous au temps chaud ?
   Dit-elle à cette emprunteuse.
   Nuit et jour à tout venant
   Je chantais, ne vous déplaise.
   Vous chantiez ? j’en suis fort aise :
   Et bien ! Dansez maintenant. »

Au demeurant, la fourmi n’est pas si sage que cela. Elle oublie de considérer qu’une chose est évidemment prévisible : notre existence aura un terme. Notre mortalité nous rappelle qu’il ne s’agit pas seulement de sécuriser notre avenir en accumulant des biens mais qu’il s’agit aussi de jouir au mieux du présent avant que la dernière heure arrive. La cigale est, sur ce point, plus prévoyante que sa trop sérieuse voisine.

 Enfin, la question : « Pourquoi si une pandémie était prévisible, n’avons-nous rien prévu ? » est aussi un reproche plus particulièrement adressé à nos dirigeants. Cela peut être justifié. Mais cela peut aussi manifester notre tendance à réduire la sphère de l’imprévisible pour agrandir le champ de la responsabilité humaine. Nous aimons l’imprévisible quand il est synonyme d’aventure et d’ouverture. Parce que c’est fun ! Nous le détestons et parfois même nous rejetons son existence quand il apporte malheur. Quand les choses se mettent à dysfonctionner, nous faisons comme si tout ce qui arrive était la conséquence d’une intention humaine : «  Tout cela a été planifié ! »  ou du moins, l’effet d’une négligence. « Ils savaient et ils n’ont rien fait ! » Nous sommes parfois, à tort ou à raison, des fourmis prêtes à culpabiliser les cigales qui nous gouvernent et à estimer que l’imprévisible n’est rien d’autre qu’une bien mauvaise excuse dont nous ne sommes pas du tout dupes. 

  1. Prévision scientifique, divination et imprévisibilité du futur.

Pour pouvoir mieux discerner ce qui relève d’une imprévoyance coupable et ce qui ressortit d’une réduction irrationnelle du domaine de l’imprévisible, il est nécessaire d’approfondir nos analyses. Prévoir signifie littéralement voir avant. Avant quoi ? Avant que cela n’arrive. Prévoir consiste à voir dès maintenant le futur comme s’il était déjà arrivé. Autant dire que la prévision semble dérégler la logique habituelle du temps. Saint Augustin dans Les confessions explique ainsi que prévoir, c’est rendre présent le futur. Il parle notamment des pratiques divinatoires qui consistent à lire dans les entrailles d’une bête ou encore des prophéties dans La Bible. Au demeurant, il est conscient que ces prédictions divinatoires sont diversement fiables car elles ne rendent pas du tout compte de l’enchainement de causes et d’effets qui conduit au futur qu’elles annoncent.

Quand Œdipe dans la tragédie éponyme de Sophocle apprend la prophétie selon laquelle il va tuer son père et épouser sa mère, comment le destin va le mener à cet avenir reste totalement imprévisible à ses yeux. C’est pourquoi il sera amené à accomplir cette prophétie précisément en essayant de la déjouer. La prévision scientifique dont parle également Saint Augustin, est bien plus assurée car elle rend compte de l’enchaînement des causes qui aboutissent à un événement futur. Et il est vrai qu’en astrophysique, on peut calculer avec précision quand la comète de Halley reviendra près de la terre grâce à l’ensemble des paramètres que nous possédons pour connaître avec certitude sa trajectoire.

Pour autant, souligne Saint Augustin, on ne voit jamais le futur lui-même qui, par définition, n’est pas encore. « On voit ses signes ou ses causes qui font partie du présent et qu’on interprète » écrit A. Comte-Sponville dans son Dictionnaire philosophique (article « Prévision »). Le futur en tant que tel se caractérise donc par son  imprévisibilité : il nous reste invisible et nous n’en apercevons à travers le voile d’ignorance qui nous en sépare que ce que le présent nous en montre. Comme nous n’aimons guère ce qui échappe à la maîtrise de notre intelligence, une telle thèse nous semble difficile à saisir. Nous préférons habituellement peindre la nouveauté aux couleurs de l’ancien.

Conclusion

L’imprévisible est donc une réalité qui bouscule la maîtrise de nos emplois du temps, met en échec notre obsession de toujours trouver un responsable et nous conduit à questionner notre intelligence et notre rationalisation du monde. Mais, il ne faut pas, pour autant, qu’il serve d’excuse au déni irrationnel de ce qui est prévisible. L’imprévisible ne doit pas occulter les devoirs qui découlent de certaines prévisions scientifiques inquiétantes.  Tout n’est certes pas prévisible. Et la liberté humaine est habituellement désignée comme un des facteurs qui font qu’il y a de l’aléatoire et de la contingence dans l’histoire tant il est vrai que nos parcours de vie ne peuvent pas être calculés comme peuvent l’être les trajectoires des comètes.

Mais ce que l’on prévoit scientifiquement du futur devrait nous inviter à des politiques prévoyantes et responsables. Ainsi face aux prévisions du G.I.E.C. sur le climat ou de l’O.M.S. sur les maladies émergentes, nous devrions être moins cigales irresponsables et hédonistes mais aussi moins fourmis qui accumulent biens et profits. La cigale compte sur les autres et sur sa bonne étoile. La fourmi pense que ce qu’elle a accumulé devrait lui permettre de toujours s’en sortir. Ce qui semble hélas probable, c’est que les intérêts égoïstes continuent d’aveugler sur les périls de notre époque. Après moi, le déluge ! C’est là qu’on se prend à rêver que l’humanité devienne positivement imprévisible et qu’elle use enfin de sa liberté et de son jugement pour s’attaquer aux défis écologiques et préparer un bel avenir aux générations futures.  Didier Guilliomet

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Référence musicale utilisée dans cette émission radio : les morceaux  « Vendetta » et « Investigation above a citizen beyond suspicion » dans l’album The director’s cut (2001) du groupe  Fantomas qui reprend à sa façon des musiques de film composées par Ennio Morricone.

 

       

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