Le roi des animaux / L’instant Philo, émission du dimanche 21 mars 2020

  1. Quels sont les prétendants à la couronne ?
  • Le lion

Dans la fable intitulée LE LION S’ EN ALLANT EN GUERRE, Jean De La Fontaine s’appuie sur le thème classique du lion, roi des animaux :

« Le Lion dans sa tête avait une entreprise.
Il tint conseil de guerre, envoya ses Prévôts,
            Fit avertir les Animaux :
Tous furent du dessein, chacun selon sa guise :
            L’Éléphant devait sur son dos
            Porter l’attirail nécessaire,
            Et combattre à son ordinaire ;
            L’Ours s’apprêter pour les assauts ;
Le Renard ménager de secrètes pratiques ;
Et le Singe, amuser l’ennemi par ses tours.
Renvoyez, dit quelqu’un, les Ânes qui sont lourds,
Et les Lièvres sujets à des terreurs paniques.
Point du tout, dit le Roi ? Je les veux employer.
Notre troupe sans eux ne serait pas complète.
L’Âne effraiera les gens, nous servant de trompette;
Et le Lièvre pourra nous servir de courrier. »

La Fontaine se plaît à montrer l’habileté du félin souverain à tirer le meilleur parti des autres animaux, ses vassaux. Façon indirecte de donner une leçon politique qu’il formule ainsi :

« Le monarque prudent et sage
De ses moindres sujets sait tirer quelque usage,
            Et connaît les divers talents.
Il n’est rien d’inutile aux personnes de sens. »

  • Les autres prétendants au titre

De nos jours, avec une morale et un style bien différents, les studios Walt Disney ont produit Le Roi lion. Cependant, force est de constater que pour le titre de « roi des animaux », il y a eu au cours de l’histoire bien d’autres prétendants. Le roi des animaux désigne, en effet, l’animal sauvage qui est placé, dans la dimension symbolique d’une culture, au sommet ou au-dessus de la faune connue. C’est habituellement l’animal réputé le plus fort – qu’il soit prédateur ou non. Dans certaines régions d’Afrique, ce fut ainsi pendant un temps l’éléphant – roi plein de sagesse qui se caractérise par sa force tranquille car il n’utilise la violence qu’avec grande parcimonie. Au royaume du Dahomey, le léopard a hérité du titre honorifique. Les souverains de cette contrée prenaient le nom de ce félin. Il y a quelques années encore, dans une autre région d’Afrique, le « léopard de Kinshasa » désignait le président Mobutu et ce dernier portait toujours une toque en peau de léopard – symbole de puissance.

Sous d’autres latitudes, de façon plus surprenante, le Cerf est désigné comme le roi des forêts. Dans le film d’animation japonais : Princesse Mononoké de Miyazaki, il est même question du Dieu-Cerf, faiseur de montagne et esprit de la forêt dans un contexte médiéval explicitement animiste. Il est vrai que ce cervidé géant a de quoi surprendre et fasciner grâce à son aspect mi-animal-mi arbre avec ses bois majestueux qui lui font comme un ramage sur la tête.    

Enfin, on l’a bien oublié mais l’Ours brun au moyen-âge était vu comme le roi des animaux, notamment en Europe. Le prénom celte du roi Arthur signifie d’ailleurs l’ours.  Ce grand mammifère des forêts et des montagnes n’est détrôné par le lion qu’autour du XIIe, siècle de Richard Cœur de Lion – sous l’influence de L’église qui voit dans ce grand fauve un symbole chrétien et dans la fascination pour l’Ours, une réminiscence du paganisme. Michel Pastoureau a publié un ouvrage intitulé : L’ours, histoire d’un roi déchu qui décrit fort bien la vénération que cet animal a pu susciter.

  • Questionnement

La liste pourrait être allongée … Mais, quelle idée – me dira-t-on – de prendre pour thème de réflexion l’expression « le roi des animaux » ? La formule n’est-elle pas un peu naïve ? Un peu confuse aussi ? Pourquoi pas une reine ? Comme les figures invoquées pour tenir ce statut sont toujours des êtres qui se caractérisent par leur puissance et leur force, estimerait-on un peu vite qu’une figure féminine est par principe exclue ? Ensuite, parler du roi des animaux, c’est user d’une métaphore politique conservatrice et assez dépassée puisqu’il y est question d’un régime monarchique traditionnel. C’est considérer aussi qu’il y aurait un peuple animal qui forme un tout – ce qui n’est pas du tout évident. Enfin, dans cette communauté des animaux, on suppose la présence d’une hiérarchie qui ferait que certains, par nature, pourraient accéder à la royauté par la seule appartenance à une espèce. Cela fait penser à l’expression beaucoup moins sympathique de « race des seigneurs » et à d’autres fadaises idéologiques qu’on entend trop souvent. Autant d’éléments qui pourraient inciter à en rester à une attitude de déconstruction et de méfiance face à cette expression.                                           Mais, à vrai dire, il y a une autre piste à explorer.  

La formule semble en effet nous replonger dans un monde d’antan où les ours peuplaient l’Europe, où les rugissements des lions hantaient les savanes africaines, où les tigres du Bengale et de Chine terrorisaient mais fascinaient aussi les habitants. User de cette métaphore du « roi des animaux » renvoie ainsi, non sans une certaine nostalgie, à tout un univers symbolique qui fait partie, dans une large mesure, d’un passé révolu ainsi qu’à un imaginaire souvent lié aux contes de notre enfance. Que s’est-il donc passé pour que tout cet univers d’une grande puissance suggestive, à la fois terrible et merveilleux, s’évanouisse du monde réel ? … Sans doute, l’arrivée d’un nouveau prétendant au trône a changé la donne …  

  1. Un nouveau prétendant au titre : l’homme
  • Le symbole de Tarzan

Nous venons d’entendre le générique de Tarzan, une série américaine des années 60 où le roi de la jungle, cet enfant sauvage élevé par les singes, ce super-héros blanc vivant en Afrique imaginé par Edgard Rice Burroughs, pousse son fameux cri. Les grands prédateurs et les animaux puissants – lion, crocodile, guépard, hippopotame et éléphant – réagissent tout de suite à l’appel de leur souverain. Juste avant que le générique ne s’achève, on voit Tarzan, se battre triomphalement contre un lion, spectaculaire numéro de dompteur et surtout symbole de la souveraineté complète de l’homme sur tous les autres animaux. A la même époque, une autre série qui se passe en Afrique – Daktari – mettait en scène un lion bien inoffensif, Clarence, qui se comportait comme un animal de compagnie et avait, de surcroît la particularité de loucher – façon de ridiculiser gentiment l’ancien seigneur des savanes.

     2) L’homme : roi des animaux ?

L’homme serait-il devenu le nouveau roi des animaux ? L’espèce humaine est certes celle qui domine largement toutes les autres espèces animales. L’éléphant a été domestiqué. Lion, ours brun et tigre ont été dressés. L’ours polaire, pendant longtemps maître incontesté des régions arctiques, a appris à se méfier des hommes, même s’il reste un animal sauvage. Avec le développement des techniques modernes fondées sur la science, l’humain a acquis une puissance de feu qu’aucune autre espèce actuellement ne peut égaler. Il est devenu le prédateur numéro 1.

  • Parler de « roi des animaux » suppose une distinction entre humains et animaux.                

Mais l’expression « roi des animaux » suppose, on l’a dit, une hiérarchie parmi les bêtes sauvages que l’on regarde, à vrai dire, à distance. D’un côté, il y a la société des hommes avec ses lois, ses rois et la culture. De l’autre, l’ensemble des animaux dans la nature sauvage. Et on use de l’expression de « roi des animaux » pour rendre hommage à ces bêtes puissantes qu’on admire, qu’on craint et même qu’on vénère au point parfois de les diviniser. L’expression suppose donc une distinction entre humains et animaux. Tarzan est certes « le roi des animaux de la jungle » mais c’est parce qu’il est un personnage hybride qu’il peut avoir ce statut. Il est présenté comme un enfant sauvage élevé par les singes qui a bien du mal d’ailleurs avec la civilisation. D’ailleurs, il marque son territoire dans la jungle par un cri quasiment bestial.

  • Roi des animaux ou colonisateur sans scrupules ?

L’expression le roi des animaux suppose donc une répartition de royaumes bien distincts,  pourvus chacun d’une certaine autonomie dans lesquels on trouve des habitants, de part et d’autre, bien différents. Mais lorsque l’homme tente de s’emparer du titre de roi des animaux, tout l’espace terrestre a tendance à s’unifier. L’ensemble des terres anthropisées, qu’on nomme en géographie l’écoumène, s’agrandit et  le territoire laissé aux animaux se réduit comme peau de chagrin. Par exemple avec la dévastation de la forêt amazonienne, se rejoue actuellement en grande partie pour les animaux ce qui s’est déjà passé naguère quand les conquistadors sont arrivés aux Amériques : une exploitation et une expropriation extrêmement violentes au nom du profit. L’homme ne règne pas sur le peuple des animaux comme le monarque prudent et sage dont parle la Fontaine mais il l’exploite plutôt comme un colonisateur sans états d’âme. Plutôt qu’un bon roi,  l’homme devient un despote sans pitié pour les animaux, voire leur exterminateur. On passe ainsi brutalement du conte pour enfant et d’un riche imaginaire des temps anciens à un cauchemar bien contemporain. Les temps ont changé.

  • Un roi déchu définitivement ?

Le royaume des animaux a été en grande partie dévasté par l’homme. Aucun animal sauvage ne peut plus prétendre au titre de roi. Aussi quand on veut mettre en scène, un animal qui fascine encore par sa puissance et sa sauvagerie, on part du côté de la science-fiction ou du fantastique avec par exemple les dinosaures de Jurassic Park ou la créature extra-terrestre du film de Ridley Scott : Alien. L’ours polaire qui effrayait et fascinait par sa puissance fait maintenant pitié quand on le voit amaigri sur une banquise qui part en lambeaux. Le roi déchu des régions arctiques finit même par se réfugier près des habitations humaines dont il fait les poubelles.

            Conclusion. 

Mais l’espèce qui est la calamité pour la plupart des espèces animales sauvages et domestiques est aussi celle qui peut prendre conscience de ce qu’elle fait. Avec cette prise de conscience, des solutions et des changements de mentalité et d’attitude peuvent émerger. Une nouvelle responsabilité de terrien peut se développer. « Là où est le péril, croît aussi ce qui sauve » déclare le poète Hölderlin. C’est pourquoi il ne faut sans doute pas opposer position humaniste et convictions écologistes et animalistes. Reste que le rapport aux non humains dans la biosphère terrestre doit s’envisager autrement que du côté de l’exploitation aveugle.  N’est-il pas nécessaire à cet égard de changer de métaphore et de modèle de gouvernance ? Ni roi des animaux, ni tyran exterminateur, l’humain par ses capacités extraordinaires à inventer des solutions et des remèdes, a peut-être vocation à devenir le berger bienveillant des êtres vivants.  

Didier Guilliomet

Références musicales 

Générique. Van Der Graaf Generator : « When she comes » dans l’album World Record, 1976

Morceau de la fin. Van Der Graaf Generator : « Earlybird » dans l’album Alt, 2012

Virgule musicale. La Chica avec la chanson « La loba ».

 

       

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