La culture : « C’est une des dernières politiques qui peut sauver le monde. »

 

Elue « Capitale française de la culture » pour 2022, la cité du Rhône entend perpétuer l’héritage du Théâtre national populaire et impliquer la population mais sans toucher à la liberté de l’artiste, explique, dans sa chronique, Michel Guerrin, rédacteur en chef au « Monde ».

Chronique (extraits). Les festivals s’avancent dans une joie contrariée par le variant Delta et, au même moment, à l’ombre de l’été, il s’en prépare un à déguster dans un an, dont l’approche est novatrice. Ce sera à Villeurbanne (Rhône), en juin 2022, commune populaire de 150 000 habitants qui tutoie Lyon. Rien d’étonnant. La cité de gratte-ciel et de logements sociaux, de tradition socialiste, menée depuis 2020 par Cédric Van Styvendael, est le laboratoire culturel de la France.

C’est ici, durant le brûlant mai 1968, que 34 directeurs de théâtre et de maisons de la culture, réunis par Roger Planchon, le fédérateur directeur du Théâtre national populaire, le fameux TNP, signent la Déclaration de Villeurbanne, un texte-clé, contre le pouvoir gaulliste évidemment, appelant surtout à confier les clés de la culture aux artistes. Le gauchisme de l’époque veut donner le pouvoir au peuple, mais les créateurs le veulent pour eux. Avec cet objectif tout de même : l’excellence de la création est seule à même d’attirer le public le plus large. Ces clés, ils les obtiendront en grande partie durant les années Mitterrand-Lang, à partir de 1981, et les conserveront tant bien que mal ensuite.

Un débat tendu

C’est Villeurbanne toujours qui a été élue en mars, après un concours entre 29 villes, « Capitale française de la culture ». Ce sera en 2022. Pensé par Bernard Faivre d’Arcier, ancien patron du Festival d’Avignon, ce nouveau titre est doté de 1 million d’euros. La somme est modeste mais elle accélère un projet municipal estimé entre 7 millions et 10 millions d’euros. L’essentiel est ce que Villeurbanne va en faire.

Pour saisir l’enjeu, il faut revenir sur un débat tendu, amplifié par la prise écologiste de grandes villes en 2020, sans oublier Grenoble, où Eric Piolle a été, lui, réélu, et qui vient de se lancer dans la course à la présidentielle. D’un côté, un monde culturel campant sur la Déclaration de Villeurbanne ; de l’autre, nombre d’élus, Verts en tête, dénonçant leur échec et l’entre-soi des élites. Les théâtres ou musées étant surtout fréquentés par des gens aisés, ces élus veulent une culture au service des gens défavorisés – les arts de la rue par exemple. Eric Piolle a coupé dans les subventions de lieux installés. Lyon a rogné son aide à l’Opéra. Bordeaux a lancé une campagne d’affichage sur le thème « Artiste, c’est un métier ? », provoquant la colère des milieux culturels.

C’est là que Villeurbanne propose une troisième voie. Ne pas jouer le public contre les artistes, la rue contre les lieux « en dur », mais les associer. Bernard Faivre d’Arcier parle d’« alliance heureuse ». …

TNP, Institut d’art contemporain, Ecole nationale de musique, Centre des arts de la rue (Ateliers Frappaz), etc., sont bien ancrés. Mais dans une ville où le taux de pauvreté est supérieur à la moyenne nationale, où une partie de la population ignore la création, en dépit de multiples actions, le maire ne voit qu’une solution pour faire sauter ce verrou : impliquer les gens dans le processus de création. « Ouvrir les portes », dit-il.

Il le fait, dans son projet « Capitale de la culture », en ciblant la jeunesse. C’est convenu mais cohérent : plus d’un habitant sur deux a moins de 30 ans. Dès la rentrée de septembre, 14 des 26 maternelles et écoles élémentaires de la ville seront dotées de centres culturels dans leurs murs, des « mini-mix », pilotés par un médiateur chevronné, présent à temps plein, chargé de proposer aux élèves livres, œuvres d’art, musiques, rencontres d’artistes, visites de lieux… Le dispositif, étendu aux autres écoles les années suivantes, est massif et sur la durée – c’est inédit.

Chemin fragile

Ensuite, les quelque 600 événements proposés en 2022 dans la ville seront participatifs. Prenons le festival, prévu en plein air en juin. Il sera piloté par des centaines de jeunes de 12 à 25 ans : programmer, trouver les lieux, construire des décors, guider le public… Des mentors les encadreront. L’objectif n’est pas une création « sociale » ou au rabais, mais de voir grand. Ariane Mnouchkine est déjà annoncée avec un spectacle au TNP. D’autres noms et événements de belle envergure suivront….

Les créateurs et responsables culturels doivent accepter d’être bousculés par ce que le maire nomme une « culture de plein vent ». …

Surprenant maire de 47 ans, « Monsieur Cédric » ou « CVS » pour les habitants, par ailleurs responsable de la culture à la Métropole de Lyon. Il doit composer avec une vaste coalition de gauche, faire le lien entre ancien et nouveau monde. « Tout choix binaire est stupide », dit-il. Catho de gauche, formé aux scouts, il a fait carrière dans les offices HLM et a baigné dans l’éducation populaire. Mais il aime aussi la création de haut vol, au TNP ou ailleurs. Il a tout de l’antidogmatique et de l’ambitieux.

Quand on lui demande pourquoi il mise sur la culture, il a la réponse désarmante : « C’est une des dernières politiques qui peut sauver le monde. »

 

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