Issues du latin arcanus, “secret”, lui-même formé à partir d’arca, le “coffre”, les arcanes désignent une “opération hermétique dont le secret n’est connu que des seuls initiés”. Au tarot, c’est le nom des cartes utilisées à des fins divinatoires (arcanes majeures ou mineures). Par extension, le terme désigne le secret de fabrication d’une pratique, qu’il s’agisse de la politique, de la science ou de l’art, qui échappe au commun des mortels tout en produisant des résultats suscitant admiration et fascination.
Sonder “les arcanes de la création”, c’est donc s’interroger sur la nature de l’acte créateur en présupposant qu’il recèle une part mystérieuse, obscure, pré-humaine, qui échappe au spectateur si ce n’est au créateur lui-même. L’artiste est-il maître de sa création ou le jouet de forces supérieures ? Est-il un improvisateur inspiré ou un artisan acharné qui se conforme à une discipline et à des règles très strictes ? Crée-t-il par nécessité ou grâce à l’incitation que lui procurent une éducation, un milieu, un soutien financier ?
Pour étayer cette interrogation, trois œuvres sont recommandées aux élèves de prépa : L’Ion et La République de Platon, L’Œuvre d’Émile Zola et Un lieu à soi de Virginia Woolf. Elles tracent déjà à elles seules toute une ligne argumentative en même temps qu’une histoire très orientée de la question.
Ion est un rhapsode de talent qui déclame les poèmes d’Homère. Dans le dialogue qui les confronte, Socrate n’a pas de mal à lui faire admettre que même s’il connaît par cœur tout Homère et peut être inspiré et transporté par une “puissance divine” qui le dépasse lorsqu’il déclame, il n’a en réalité aucune compétence ni aucun savoir sur ce qui se passe en lui et sur la vérité de ce qu’il dit. “Les poètes ne le sont pas par l’effet d’un art, mais c’est inspirés par le dieu et possédés par lui qu’ils profèrent ces beaux poèmes.”
Mais c’est dans La République, au livre X, avec l’idée de l’art comme imitation (mimèsis de troisième degré) que Socrate pose le véritable socle de toute cette histoire. Si les choses sensibles comme tel lit ou tel arbre, soutient-il, sont des imitations de l’idée ou de l’essence unique du lit et de l’arbre, produite d’abord par un dieu puis par un artisan, alors le tableau d’un lit (ou d’un arbre) n’est qu’une imitation de troisième degré. À celui qui serait tenté de voir dans l’artiste un être “instruit de tous les métiers” et “réunissant en lui seul dans un degré éminent toutes les connaissances partagées par les autres hommes”, il faut répondre, conclut Socrate, qu’il n’est “qu’un dupe qui s’est laissé éblouir par quelque magicien, par un imitateur qu’il a pris pour le plus habile des hommes, faute de pouvoir distinguer lui-même la science de l’ignorance, la réalité de l’imitation”.
Comme l’attestent les deux autres références proposées aux élèves, L’Œuvre de Zola (1886) et Un lieu à soi de Virginia Woolf (1929), il a sans doute fallu près de 20 siècles pour se défaire de cette conception de l’art comme mimèsis, imitation d’une réalité naturelle ou essentielle première qui en fournit le modèle.
Pour nous, l’art n’a plus pour fonction de donner une représentation sensible, la plus adéquate et harmonieuse possible, d’une nature et d’un ordre idéal ; le beau est d’autant plus beau qu’il ne ressemble à rien d’autre que lui-même et qu’il échappe donc à tout concept – c’est la célèbre formule anti-platonicienne de Kant : “Est beau ce qui plaît universellement sans concept.”
À l’instar du personnage de Claude Lantier, inspiré à Zola par Cézanne et Manet, loin de s’adonner à une imitation, l’artiste met sa vie au service d’une création pure et à ce titre impossible et irréalisable : “Tout le drame artistique sera donc, dit de lui Zola, dans cette lutte du peintre contre la nature.”
C’est dans le même sens que Virginia Woolf défend le droit pour les femmes de disposer d’un lieu à elles depuis lequel seulement elles pourront enfin donner libre cours, “sans devoir s’accrocher à aucun bras”, à leur génie propre, au lieu d’en être empêchées comme “quelque Jane Austen muette et sans gloire, quelque Emily Brontë se faisant sauter la cervelle sur la lande ou errant éperdue par les chemins, en proie à la torture à laquelle l’avait mise son talent”.
Or, en y réfléchissant, cette longue conquête de l’art contre l’imitation – des dieux, de la nature, des hommes – dans laquelle Platon avait confiné les artistes est peut-être en train de se retourner aujourd’hui, avec l’intelligence artificielle. Et Platon, qui en était venu à apparaître aux Modernes comme un ringard n’ayant rien compris aux arcanes de la création esthétique, retrouve toute son actualité. S’il est vrai que l’IA sera demain capable, en agrégeant les milliers d’œuvres du passé, de créer à la demande des œuvres d’art à la fois parfaitement conformes à l’idée que nous leur imposons dans nos requêtes et échappant pourtant totalement à notre compréhension, l’art de demain redeviendrait alors cette imitation inspirée mais de second ou troisième degré à laquelle Platon l’avait réduit.
Comme le personnage de l’artiste dont se moquait le philosophe grec, l’IA, “instruite de tous les métiers” et “réunissant en [elle seule] dans un degré éminent toutes les connaissances partagées par les autres hommes” est ce pur “imitateur” qui se fait passer pour “le plus habile des hommes”. Faute pour nous de savoir “distinguer la science de l’ignorance et la réalité de l’imitation”, nous serons des “dupes qui se laissent éblouir par quelque magicien”. Ainsi, à l’heure de l’IA, les arcanes de la création seront platoniciennes… ou ne seront pas. C’est l’hypothèse que je soumets à tous les élèves de prépa. À eux de s’en emparer !
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