Les comédiens de la Comédie française lisent Proust

Les comédiens de la Comédie-Française sont, événement absolument inédit dans l’histoire de la Maison, empêchés d’exercer leur art du théâtre. Alors, depuis le 10 novembre, les membres de la troupe ont entrepris de lire A la recherche du temps perdu, de Marcel Proust, dans son intégralité.

Ce « feuilleton Proust », qui remporte un vif succès, offre le plaisir non seulement d’y voir briller les stars du Français, mais aussi des comédien(ne)s moins connu(e)s, et qui font merveille, à l’instar d’Eric Génovèse. Ce dernier, qui jouait, à l’automne, le père du narrateur et Legrandin dans Le Côté de Guermantes, mis en scène par Christophe Honoré, entretient une intimité profonde avec le texte de Proust, et c’est un régal que de le suivre dans le célèbre passage dit « des cattleyas », qui voit se cristalliser l’étrange amour entre Charles Swann et Odette de Crécy.

D’où est venue l’idée de lire « A la recherche du temps perdu » ?

L’idée est venue à Eric Ruf, l’administrateur de la Comédie-Française, dans la foulée du Côté de Guermantes, que nous avons fini par réussir à créer en octobre, entre deux confinements, mais dont nous avons dû interrompre les représentations le 29 octobre. Une partie de la troupe était déjà plongée dans un travail au long cours sur Proust, non seulement pour Guermantes, mais aussi pour un film que nous avons tourné avec Christophe Honoré pendant l’été.

Il ne s’agit pas d’une captation du spectacle, mais bien d’un film, qui a pour point de départ des acteurs qui répètent un spectacle inspiré de Proust et qui sont empêchés, et la manière qu’a chacun de vivre cette situation d’attente. Pour beaucoup d’entre nous, Proust a donc été le compagnon de cette année étrange. D’où la proposition d’Eric Ruf de lire toute La Recherche : nombreux sont ceux qui n’ont jamais osé l’aborder, et ce pouvait être une aventure que d’essayer de les y amener.

Quel est votre rapport personnel à l’œuvre de Proust ?

Je l’avais lue vers l’âge de 18 ans(…)

Ce qui m’a le plus frappé, à cette relecture, c’est la lucidité et la cruauté avec lesquelles Proust dépeint le sentiment amoureux, avec cette conscience que la fin d’un amour est déjà contenue dans son début. La conscience de la perte, alors que l’amour est encore dans l’illusion des premiers temps. C’est une chose que je trouve admirable : cet homme qui a déjà conscience de l’après, de la fin des choses, alors même qu’il est dans le désir de les vivre. Et pourtant, c’est un jeune homme qui écrit, mais avec une prescience sidérante de la vanité et de l’éphémère de l’existence. Et il nous dit que c’est justement cela qui est beau : savoir vivre avec cette part de désespoir en soi.(…)

(…) ce qui est le cœur de l’œuvre, c’est cette démarche de création qui transcende la médiocrité du monde, notamment celle de ce monde prétendument chic, celui de l’aristocratie, qui a fait rêver le narrateur au début. Le temps retrouvé, c’est bien celui de l’écriture, de la création, par lequel Proust, qui, en tant que juif, n’était que toléré dans ce monde aristocratique, un peu comme un amuseur, s’élève au-dessus de cette médiocrité, par la puissance de son regard. C’est cette importance vitale de la création qui nous parle surtout dans les moments que nous vivons, comme elle a parlé au jeune homme que j’étais, issu d’une modeste famille d’immigrés italiens du sud de la France, bien loin des salons parisiens.

Comment aborde-t-on la lecture d’un tel texte, que vous lisez par tranches d’une heure environ ?

Le texte proustien est difficile, c’est un fait. A chaque fois, j’ai eu l’impression de courir un marathon. Ce n’est pas du tout un exercice banal que de le lire ainsi, en direct, face caméra. Il exige d’abord un travail technique poussé, qui consiste, pour moi, à le dire et le redire à haute voix. Comme un danseur fait ses exercices à la barre. C’est une écriture tellement dense, tellement sinueuse, que le premier travail consiste d’abord, pour soi-même, à traquer le sens dans ses moindres replis, pour pouvoir le restituer. Ensuite, il faut trouver le rythme, le souffle de la fameuse et interminable phrase proustienne.

Ce rythme ne se laisse pas facilement attraper. J’ai eu besoin de me plonger dedans avec une concentration absolue, pour qu’il puisse apparaître comme naturel. Ce travail technique est indispensable pour pouvoir se laisser entièrement aller au présent de la lecture et tout ressentir, se laisser couler dans le flux. Cela m’a toujours passionné, dans mon travail de comédien, d’arriver à garder la voix propre du texte, la voix qui est le regard de celui qui observe et dépeint le monde et les personnages qu’il s’est choisis. Le but de l’exercice est tout de même de faciliter l’accès à l’œuvre, d’offrir quelque chose de limpide, ce qui n’est pas forcément le cas à la lecture. Pour des œuvres immenses comme La Recherche ou La Divine Comédie, de Dante, dans laquelle on s’était lancés en 2009, c’est particulièrement approprié, je pense.(…)

Ce qui manque cruellement, car c’est inégalable, c’est justement cette relation avec un public vivant. Et puis il y a des rendez-vous qui manquent, et qui font mal(…)

Que serait le temps retrouvé, pour vous ?

De jouer, évidemment ! Jouer La Cerisaie, de Tchekhov, que nous préparons avec Clément Hervieu-Léger : une autre histoire de temps perdu. Propos recueillis par

 A la recherche du temps perdu », de Marcel Proust. Lecture par les comédiens-français, du mardi au vendredi en direct à 19 heures sur Facebook, ou en replay sur YouTube et en podcast sur SoundCloud.

       

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