THEATRE en pandémie : métamorphose d’une pratique millénaire

TELERAMA

Le confinement a contraint le spectacle vivant à se réinventer en ligne. Révolution au bénéfice d’un large public ou trahison d’un art par nature éphémère ? Débat. Joêlle Gayot Publié le 30/03/21

Mars 2020 : l’impensable se produit. Acculées par une pandémie planétaire, les salles du spectacle vivant ferment leurs portes. Les artistes rentrent chez eux, leurs créations sous le bras et le moral en berne. Le confinement vient de réduire au silence et à l’invisibilité une profession qui n’existe qu’au contact d’un public en chair et en os.

Qu’à cela ne tienne, Éric Ruf, administrateur de la Comédie-Française, n’hésite pas. En moins d’un mois, surgissent sur YouTube les visages, les corps et les voix des sociétaires et pensionnaires de la troupe de Molière. « Nous avons été mis devant le fait accompli. Même si nous étions rétifs au numérique, nous n’avions pas d’autre moyen de renouer le lien. » La vénérable institution montre l’exemple. Passé la sidération, artistes et théâtres s’organisent. Les écrans s’enrichissent de leurs captations, streaming en live, lectures, répétitions ou reportages en coulisses. S’il ne veut pas être oublié, le spectacle vivant doit se faire une place dans la jungle des réseaux sociaux.

Ce colossal changement d’usage ne fait pas l’unanimité. Directeur du Théâtre Poche à Genève, Mathieu Bertholet, s’insurge : « Une représentation est unique. Pourquoi en capter une plutôt que la suivante ou la précédente ? La captation fige tout. De plus, le théâtre n’advient que si on crée l’assemblée auteur, metteur en scène, acteurs et spectateurs. Sans cette conjonction, on perd le théâtre. La précipitation à investir Internet lors du confinement a révélé l’absence de cons-cience de ce qu’est cet art. » Coupable de haute trahison, le théâtre numérisé, filmé ou capté cumulerait les tares en ne restituant des spectacles qu’une image dégradée et tronquée, plus prompte à dissuader qu’à convaincre les foules.

La chose est entendue : rien ne peut remplacer le partage du vivant dans l’instant présent. Ce fameux « ici et maintenant » qui forge l’ADN des représentations. Visionner seul chez soi sur son ordinateur une tragédie cornélienne ou un vaudeville de Feydeau ne provoquera jamais l’intensité d’émotions collectivement vécues devant des interprètes dont le corps est en sueur.

Pionnier parmi les pionniers, le metteur en scène Bernard Sobel a signé les réalisations de projets de haut vol conçus par Patrice Chéreau (Lulu, opéra d’Alban Berg, en 1979), Klaus Michael Grüber (Bérénice, de Racine, en 1987) et Ariane Mnouchkine (L’Indiade, en 1989). Un casting prestigieux qui n’empêche pas ce précurseur de garder ses distances avec l’outil cinématographique : « Je déteste le mot captation. On ne capte pas le théâtre. En filmant ces représentations, je ne venais pas voler le travail de l’acteur. Je devenais l’ambassadeur du regard du spectateur à la place de qui je tentais toujours de me mettre. C’est le spectateur qui est central, pas le spectacle. »

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Raison pour laquelle il ne croit pas à la postérité des films de théâtre : « Toute retransmission théâtrale sera obsolète dans trente ans. Si le cinéma est éternel, le théâtre meurt précisément parce qu’il est vivant. » Certes. Mais n’est-ce pas sous-estimer les progrès technologiques, qui améliorent la qualité des captations ? Les films de Bernard Sobel sont de précieux documents que consultent avidement un public acquis au théâtre, des chercheurs ou bien des universitaires. Le temps est venu d’enclencher la vitesse supérieure pour toucher un plus large auditoire.

Les vidéos de théâtre qui se tournent aujourd’hui veulent fuir l’amateurisme, ces plans fixes sinistres, exhibant depuis le fond des gradins les gestes flous des comédiens. (….)

À la Comédie-Française, la troupe multiplie ses modes d’apparition : diffusion de spectacles à heure fixe, confidences d’acteurs assis dans leur salon, séances de répétitions en groupe. Avec un nombre de vues stratosphérique (près de dix millions, depuis mars 2020), Éric Ruf peut se féliciter du « rayonnement ahurissant » de la maison.

Au-delà du succès rencontré, il se réjouit surtout du lien raffermi au sein de ses équipes.(…)

Éric Ruf n’est pas le seul à vouloir pérenniser une expérience née des entraves et de la précipitation. La plupart des artistes ont pris sans sourciller la vague du numérique. Metteur en scène en 2014 d’un épique Henry VI shakespearien, Thomas Jolly est un converti de la première heure devenu un ardent prosélyte : « J’étais persuadé que la captation de Henry VI dissua-derait le public de venir voir la représentation en vrai. C’est l’inverse qui s’est passé. »

Le dynamique directeur du Quai, à Angers, veut désormais que soit enregistrée chacune de ses créations. Les captations, ajoute-t-il, sont un outil pour « désamorcer les a priori en vogue sur l’élitisme des pièces, l’ennui des représentations ». À la clef se profile l’enjeu majeur de la démocratisation. Projeté à la télévision, diffusé sur les réseaux sociaux, le théâtre s’affranchit des frontières, que ces dernières soient générationnelles, géographiques ou sociales. En se proposant à tous, il met un terme à l’entre-soi, ce reproche qui lui colle à la peau.(…)

De là à imaginer des formes esthétiques inédites, qui jailliraient demain de cette place nouvelle accordée à l’écran, il n’y a qu’un pas.(…)

À la MC93 de Bobigny, le metteur en scène Julien Gosselin a dû changer son fusil d’épaule. Puisque les représentations prévues en février du Dekalog (d’après le film du réalisateur polonais Krzysztof Kieslowski) n’ont pu avoir lieu, il a décidé de filmer son spectacle. Le plateau est devenu un studio.

(…) À la MC93 de Bobigny, et en dépit des pesanteurs de la pandémie, même Julien Gosselin le confesse : « Je peux enfin fabriquer un objet dans la rapidité. Je suis fou de joie. »

       

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