Villa Noailles Hyères, de Laurence Iweins, Bistrot culture du 7 avril 2026
Un couple mythique
C’est en passant à Hyères que j’ai découvert la villa Noailles et leur anciens propriétaires, Charles et Marie Laure, deux figures majeures du monde artistique et culturel français du XXème siècle.
Dans le Paris effervescent des années folles, ce couple hors norme a redéfini les contours de l’art et de la mode. Entre faste, surréalisme et transgression.
Qui étaient-ils : Charles De Noailles, né en 1891, un aristocrate passionné d’art moderne. Son épouse, née Bischoffsheim, de 11 ans sa cadette, femme de lettres française, une héritière, dont le mécénat en fera une personnalité très influente dans les cercles artistiques de l’époque.
Tous deux ont transformé leur existence en une œuvre d’art totale. Ils ont joué, entre autres, un rôle primordial dans la promotion du surréalisme. Ainsi, Ils sont les premiers aristocrates à briser la barrière sociale en soutenant les artistes les plus radicaux de leur temps, inconnus alors ; un cinéma expérimental qui étaient loin de faire l’unanimité.: Man Ray » les mystères du château de Dé », Jean Cocteau « le chant d’un poète », mais aussi « l’âge d’or de Buñuel » qui a fait scandale à l’époque. Ce film provocateur, anticlérical, surréaliste, provoque une émeute violente, des groupes d’extrême droite. Ils attaquent le cinéma.et saccagent la salle en détruisant les œuvres exposées. Mais les Noailles assument publiquement ; ils refusent de retirer leur soutien, et ceci, alors qu’Ils sont mis au ban de la société ! Le très fermé Jockey club, par exemple qui est le symbole de l’élite française leur impose soit de désavouer le film de Buñuel, soit d’être exclus du club. Ils choisiront l’exclusion. Eux, qui aiment tant recevoir, souffriront terriblement de cette mise à l’écart. Mais ils continueront à financer des artistes controversés.
En 1928, ils soutiennent l’exposition surréaliste à la galerie « Le sacre du printemps » avec une audace sans précédent. Joan Miro, Yves Tanguy, Max Ernst sont quelques uns des artistes exposés peu appréciés par le beau Monde ! Mais cette exposition devient le catalyseur de leur passion pour le surréalisme.
Le couple Noailles surnommé « les magnifiques » ne vivent que pour la création qu’il s’agisse d’architecture, de peinture, sculpture ou de mode ; chez eux, la vie elle-même devient magique : chaque geste, chaque objet, chaque instant participant d’une chorégraphie minutieuse et inspirée. De leur appartement parisien à la villa d’Hyères, tout est recherche autour de l’art, un véritable laboratoire de création.
La villa Noailles construite par Mallet-Stevens, pour les Noailles, dans les années 20 (elle appartient à la ville d’Hyeres depuis 1973) est considérée comme un chef d’œuvre d’audace et de créativité. L’intérieur de la villa révèle cette même tension créatrice ; Le salon rose devient un manifeste de la modernité avec des innovations techniques : portes coulissantes, éclairage encastré, mobilier intégré . Une économie d’espace qui se trouve magnifié par des vitraux géométriques de Barillet et les chaises de Marcel Breuer. Une villa que l’on pourrait dire magique, car elle conserve une part de mystère avec ses couloirs souterrains, ses jeux d’ombre et de lumière qui en font un lieu propice aux expérimentations artistiques les plus audacieuses. Piscine intérieure, jardins en terrasses aménagées par les plus grands jardiniers, la villa surplombe de plus la ville d’Hyères, avec une vue imprenable.
Dans ces espaces, le couple reçoit avec des sommets de raffinement. L’appartement parisien est lui aussi une œuvre d’art. Les anecdotes ne manquent pas sur les soirées extravagantes qui ont lieu à Paris comme à Hyères. Le » dress-code » peut être par exemple un smoking et des éléments incongrus, objets suspendus, ou collés… ou encore un costume fait avec du tissu d’ameublement, du papier, du cartonnage, du cuir et des plumes. Chaque soirée est un concours d’excentricités : ainsi Dali arriva-t-il, lors d’une soirée, avec un scaphandre de plongée complet. (Il finira par manquer d’air et sera secouru en urgence !) Une autre fois, Dali propose d’amener une panthère vivante pendant un diner. Les Noailles hésitèrent…. Quant au bal des Matières de 1929, il comportait un carton d’invitation glissé dans une enveloppe doublée de papier de soie violette « on est prié de ne pas venir en étoffe usuelle d’habillement ». Les suggestions étaient toiles cirées, vanneries, végétaux… !
Si les soirées chez les Noailles sont de véritables manifestations artistiques à elles seules, dans leur sillage, les barrières entre l’art et la vie et l’aristocratie et l’avant-gardisme sont peu à peu effacés. Une victoire pour Charles et Marie-Laure. Ils étaient visionnaires, profondément engagés. La villa Noailles deviendra un centre d’’art et d’architecture. Style mouvement moderne. Ils ont orchestré une révolution culturelle dont les échos résonnent encore aujourdh’ui ;
« Le surréalisme sera désormais le prétexte, à la fois mondain et esthétique, à tous ces coups de tête, initiés par l’envie de plaire en déplaisant, de provoquer sans abattre, pour le pur plaisir d’un jeu sans fin ». (Extrait de la biographie de M. Laure de Mme Benaïm) ; Une formule qui résume l’audace de ces esthètes, qui jusque leurs derniers souffles n’ont cessé de réinventer les codes de la société. Laurence Iweins
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