GRANDE CONVERSATION 2025 DE LA MAISON DE LA CULTURE DU HAVRE

SUPPLÉMENT AU SEMESTRIEL MCH N°35 – AVRIL SEPTEMBRE 2025

Le 20 mars 2025, sous la verrière de la bibliothèque Oscar Niemeyer, pour le second volet des grandes conversations Femmes (in)visibles, l’association MCH avait invité Béatrice Tupin directrice du festival Les femmes s’exposent, Nathalie Gent présidente du festival Are you experiencing ? Marylène Rannou professeur de photographie, les photographes Virginie Sueur, Anne khun, Flora Elie et Marie Docher, initiatrice du collectif La part des femmes, photographe. A cette occasion, le semestriel MCH, paru ce 1er avril, à disposition dans les lieux culturels du Havre a été consacré à la photographie et aux femmes photographes. Aux articles et entretiens qu’on y trouve, ce supplément apportera un développement à quelques sujets de réflexion.

Des photographies, des paroles, des femmes et … un homme

Pierre Riou, photographe et historien de la photographie, nous entraîne sur les traces de femmes inconnues, oubliées, connues, reconnues, sous le signe des histoires et de l’histoire de la photographie « côté femmes ».

Depuis la naissance de la photographie en 1839, les femmes photographes ont excellé dans la discipline tant sur le plan des novations techniques que de la création… Leurs contributions ont pourtant été́ longtemps méconnues. 

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La Société havraise de photographie en 1900

En 1900, Albert Reyner déplorait déjà de ne pouvoir dénombrer qu’une cinquantaine de membres féminins sur l’ensemble des clubs français, dont trente-sept affiliés à la seule Société havraise de photographie. Il n’avait alors pas précisé que la quasi totalité des sociétaires normandes marchaient dans les pas d’un membre masculin de leur famille. Huit ans plus tard, les termes du débat confirment que la femme « amateure », telle qu’elle est considérée par ces messieurs des sociétés, ne peut être que l’une de leurs épouses, filles ou soeurs. « La femme nous envahit », note Benjamin Lihou, fondateur du Stéréo-Club français, en référence aux luttes féministes anglaises et françaises, « mais il est curieux de constater que si [elle] ambitionne beaucoup de choses, elle ne nous a pas encore chassés du paradis photographique ». Pour expliquer la désertion féminine, Benjamin Lihou s’en remet même à la psychologie de couple : « La femme a toujours un petit fond de jalousie contre l’être ou la chose qui lui vole un peu de son propre bien. » 

Rares sont celles dont les noms sont parvenus jusqu’à nous,disparaissant du récit de la création au profit des « grands maîtres ». L’effacement des femmes dans l’histoire de la photographie résulte d’une longue tradition de discrédit. Créatrices originales et autonomes, elles n’ont pourtant cessé de documenter, d’interroger et de transfigurer le monde, démontrant que l’appareil photo peut être un fantastique outil d’émancipation. Aucune expérimentation ni aucun fracas des XIXe et XXe siècles ne leur ont ainsi échappé.

L’évolution des conditions techniques, à partir des années 1870, permettent une simplification progressive des appareils proposés sur le marché au milieu des années 1880. Les contraintes techniques étant désormais prises en charge par l’industrie, l’accès à la photographie s’en trouve facilité et elle se diffuse largement comme loisir parmi les classes supérieures. Les producteurs de réclames pour du matériel photographique, à partir des années 1890, se saisissent alors de la femme comme symbole d’une pratique de la photographie vulgarisée L’exemple le plus frappant, largement imité à l’international, est la jeune et belle Kodak Girl, introduite par le fabricant américain George Eastman et représentée pour la première fois en 1893 à l’Exposition universelle de Chicago. La figure féminine devient centrale dans la stratégie commerciale de certains fabricants, permettant de réinventer la photographie d’amateur comme un passe-temps pour les femmes, pour signifier la simplicité et le plaisir de la photographie instantanée. 

Le XIXème.
Le temps du Pictorialisme
Des femmes sous-exposées

Julia Margaret Cameron (1815-1879)
Pictorialisme Préraphaélisme

J. M. Cameron a quarante-huit ans lorsqu’elle reçoit en 1863 sa première chambre photographique, un cadeau de la part de sa fille et de son gendre. Éminemment cultivée, elle nourrit très vite de hautes ambitions, celles d’élever le médium au rang des beaux-arts en « combinant réel et Idéal ».Ses portraits pour  la plupart sont des plans rapprochés, cadrés serré autour du visage du sujet. Les détails sont estompés par l’éclairage en clair-obscur et l’objectif choisi. Un effet de flou volontaire donne un rendu vaporeux mais net aux bons endroits (soft focus). La pose pouvait durer plusieurs minutes, parce que Cameron utilisait une lumière tamisée et de grandes plaques. Centré sur la figure humaine, le travail de cette fervente chrétienne, mère de six enfants, est inspiré de récits littéraires et de mythes bibliques, et met en scène ses proches qu’elle fait longuement poser face à son imposante chambre sur pieds. Contrairement à ses pairs en quête de l’image parfaite, Julia Margaret Cameron revendique les accidents techniques et l’utilisation du gros plan, qu’elle est l’une des premières à employer. Critiquée de son vivant pour ses mises en scène ampoulées et son recours assumé au soft focus, qui confère à ses images une impression de flou, la photographe tombe dans un relatif oubli avant la redécouverte progressive de son œuvre au XXe siècle.

« Reine des roses dans la roseraie des jeunes filles », cette composition évoque les toiles préraphaélites de Dante Gabriel Rossetti et Edward Burne-Jones. Comme eux, la photographe cultive une iconographie mélancolique et développe une esthétique aux antipodes des canons classiques alors en vogue dans l’Angleterre victorienne

Les références aux maîtres italiens sont omniprésentes dans l’œuvre de Julia Margaret Cameron. Elle s’inspire ici des putti qui peuplent les œuvres de la Renaissance, en particulier d’un chérubin figurant aux pieds de la Madone Sixtine de Raphaël, dont le modèle, la petite nièce de la photographe, en portant deux grandes ailes de cygne emprunte fidèlement la pose. Emblématique de l’œuvre de Cameron, cette image est aussi un parfait exemple de l’utilisation par l’artiste du soft focus, une technique donnant aux image un effet de flou et de douceur vaporeuse

Frances Benjamin Johnston 1864 1952

Née en 1864 à Washington et morte en 1952, Frances Benjamin Johnston est une des premières femme photographe et photojournaliste américaine.

Après un passage à l’Académie Julian à Paris elle commence à travailler comme journaliste avant de se passionner pour la photographie après que George Eastman, le fondateur de Kodak, lui ai offert un des premiers appareils photos de la marque. Son autoportrait de 1896 la montre avec les jambes indécemment visibles sous le jupon retroussé, fumant et buvant de la bière, le regard dur et le menton volontaire, cependant que sur la cheminée s’affichent ses trophées, les hommes qu’elle a pris … en photo

Frances Benjamin Johnston est l’une des premières femmes photojournalistes du monde. Quelque peu passée aux oubliettes, cette grande bourgeoise née en 1864 aux Etats-Unis vivait dans la bonne société de Washington et passait pour être la photographe de la “cour américaine”. Emblème de la “new woman”, elle sera toute sa vie l’avocate de ses consœurs. En août 1899, alors en voyage en Europe, elle est envoyée par George Graham Bain – dont le Bain News Service est annonciateur des agences de presse – photographier l’“Olympia”. Ce navire, arrimé au port de Naples, est de retour de la bataille de la baie de Manille, qui se tint le 1er mai 1898. Victoire éclatante et décisive dans la guerre hispano-américaine, ce combat entraîna dans son sillage une virulente critique de l’impérialisme américain. C’est dans ce contexte que, flanquée d’un laissez-passer délivré par Theodore Roosevelt lui-même, Frances Benjamin Johnston embarque sur l’“Olympia” pour immortaliser le commodore Dewey et le quotidien de ses marins. D’autres photographes grimperont à bord, mais seules ses images connaîtront le succès. “En pleine controverse anti-impérialiste, ces clichés ne sont pas anodins. Si l’amiral Dewey accueille Johnston sur son navire, si Roosevelt donne son autorisation, c’est bien qu’il y a un enjeu: il faut donner une image respectable et civilisée des marins, analyse Thomas Galifot. Johnston a été recommandée par ces hommes justement parce que c’est une femme, blanche, de la même classe qu’eux et qu’elle pourra servir leur propos. D’ailleurs, le fait même qu’une femme soit présente sur le pont de ce bateau envoie un signe. Ces héros de la bataille ne sont pas des sauvages!”

Le plus intéressant, poursuit le co-commissaire de l’exposition “Qui a peur des femmes photographes? 1839-1945”, est qu’à l’intérieur même de ces contraintes, Frances Benjamin Johnston garde une liberté de point de vue en s’amusant du mythe de la virilité des militaires, de l’homosexualité des marins. “Il y a une quasi-domesticité, une sentimentalité dans cette photo de marins qui dansent la valse. La question du genre, mais aussi de la conquête de territoires masculins, est très présente et le sera tout au long de l’histoire du rapport de la femme à la photographie.” Féministe convaincue, elle se photographie habillée en homme et faisant des activités perçues comme masculines, pour promouvoir l’égalité des sexes elle parcourt les USA et photographie la place des femmes dans la société, au travail et leur éducation.

Céline Laguarde
figure internationale du pictorialisme

Au début du XXe siècle, Céline Laguarde s’est imposée comme une figure internationale du premier mouvement artistique de l’histoire de la photographie, le pictorialisme. Son œuvre sort aujourd’hui d’un siècle d’oubli

Figure incontournable du pictorialisme, exposée de son vivant en France et aux États-Unis, Céline Laguarde fait partie de ces pionnières de la photographie tombées dans l’oubli après leur mort.

Vers la modernité..
Suffragettes et combattantes

Olive Edis
pionnière de la photographie de portraits
rôle joué par les femmes sur le front de l’Ouest
Edis défend la cause des femmes britanniques

Olive Edis, pionnière de la photographie de portraits en Grande Bretagne, a acquis une grande notoriété pour avoir laissé un témoignage essentiel sur le rôle joué par les femmes sur le front de l’Ouest peu après la première guerre mondiale: 

Pendant la première Guerre Mondiale, Edis défend la cause des femmes britanniques qui participent à l’effort de guerre, les photographiant dans des usines d’armement.

La permission de se rendre sur le front de l’Ouest ne lui est accordée qu’en 1919, ce qui a amené Edis à s’intéresser aux conséquences de la guerre et à la pandémie de grippe espagnole.

Elle a été la première femme reconnue comme photographe de guerre et nombre de ses clichés font partie des collections de l’Imperial War Museum.

Imogen Cunningham 1883-1976
« La photographie, une profession pour les femmes » se rapproche de la Nouvelle objectivité

Elle s’inscrit dans le sillage de Frances Benjamin Johnston, Elle se situe clairement dans la mouvance pictorialiste (contours flous scènes allégoriques) avant de fréquenter Edward Weston chef de file de la photographie pure. Puis se rapproche de la Nouvelle objectivité. A l’aube de sa carrière, elle photographie en 1910 un couple nu et, qui plus est, avec l’homme en position de suppliant, et voilà un scandale assuré. Dès 1913, elle signait un article intitulé « La photographie, une profession pour les femmes » : « Les femmes n’essaient pas de surpasser les hommes en choisissant ce métier. Elles essaient juste de faire quelque chose pour elles-mêmes. » La photographie est une profession et en tant que telle, elle est accessible aussi bien aux hommes qu’aux femmes. La photographe luttera toute sa vie pour cette idée, éduquant et donnant des cours aux jeunes femmes qui veulent faire de la photographie. S’il était un sujet très prisé parmi les photographes pictorialistes, le nu était en revanche une provocation dans la prude Amérique victorienne dès lors que l’image était faite par une femme. La photographe est étendue nue dans une clairière, couchée sur le ventre, le visage détourné. Son corps à la blancheur de neige, modelé comme  une  sculpture,  est amoureusement caressé par les herbes. Cunningham n’entend pas s’offrir comme une surface de projection au regard sexiste masculin, pas plus qu’elle ne se soucie de franchir les limites de la bienséance : « Ma première photographie de nu était un autoportrait dans la forêt, en 1906, sur le campus de l’université de Washington.

Germaine Krull
motifs géométriques en photographie (Nouvelle Objectivité),
Elle publie ses « fers » dans un recueil intitulé Métal qui fait d’elle la cheffe de file de la Nouvelle Vision
le Salon de l’Escalier

Considérée en France comme la représentante de la Neue Sachlichkeit (Nouvelle Objectivité), mouvement réaliste allemand qui introduit les motifs géométriques en photographie, Germaine Krull reste connue comme la dame de Métal, du nom d’une de ses prestigieuses séries. À la fin des années 1920, tout s’accélère pour Germaine Krull. Elle publie ses « fers » dans un recueil intitulé Métal qui fait d’elle la cheffe de file de la Nouvelle Vision et propulse son succès médiatique. Pour Daniel-Rops cet ouvrage est le symbole de la transformation de la photographie Elle participe par ailleurs à deux expositions fondatrices de la modernité photographique : le Salon de l’Escalier à Paris en 1928 et Film und Foto à Stuttgart l’année suivante. Le Salon de l’Escalier, premier Salon Indépendant de la Photographie, réunit, selon Paris-Soir, les « meilleurs photographes du monde entier » dont Germaine Krull fait partie, aux côtés d’un Man Ray et d’une Berenice Abbott Albin Guillot, D’Ora. Le succès de Germaine Krull comme symbole de la modernité photographique ne dure finalement que quelques années, entre les années 20 et 30. Elle tombe rapidement dans l’oubli du fait de son départ en Asie et de la dispersion de ses tirages.

Bérénice Abbott
Berenice Abbott découvre le travail d’Eugène Atget

Berenice Abbott achète ses archives et s’attache, durant les quarante années à venir, à les valoriser.

Lorsque la vente de ses tirages dépasse son salaire d’assistante et que ce début de succès porte ombrage à Man Ray, leur collaboration s’achève. Elle s’installe alors dans un modeste studio où se rendent de nombreux artistes et écrivains, dont elle réalise le portrait (Jean Cocteau, André Maurois, André Gide). Sa première exposition présentée à la galerie Au Sacre du Printemps, en juin 1926, reçoit un bel accueil de la critique.

C’est par l’entremise de Man Ray que Berenice Abbott découvre le travail d’Eugène Atget installé rue Campagne Première. Elle fait son portrait quelques mois avant sa mort en 1927. Consciente de l’œuvre qu’il laisse derrière lui, Berenice Abbott achète ses archives et s’attache, durant les quarante années à venir, à les valoriser. Profondément marquée par ce travail construit artisanalement selon une approche documentaire novatrice, elle s’en inspire pour photographier New-York à son retour aux États-Unis, en 1929. L’ouverture de son studio new-yorkais ne suscite pas le même intérêt qu’à Paris et elle peine à trouver une clientèle. Sa situation financière se dégrade au point qu’elle cède 50% de ses droits sur la collection d’Eugène Atget au galeriste Julien Levy. Décision dont elle gardera toute sa vie un goût amer

Enfin, les photographies les plus marquantes de l’architecture new-yorkaise sont sans doute celles de Bérénice Abbott, de retour dans la métropole américaine en 1929, après un séjour à Paris où elle a découvert le travail d’Eugène Atget. Ce dernier utilise un appareil très démodé, une chambre technique 8×10 cm, pour photographier les rues de la ville aux prises à de nombreux bouleversements. Frappée par cet œuvre, Abbott en acquiert une grande partie avant de créer ses propres archives urbaines, projet pour lequel elle recevra le soutien du Fédéral Art Project, l’une des branches de la Work Progress Administration (l’administration Roosevelt). En 1937, son exposition « Changing New York » est inaugurée au musée de la Ville de New York ; deux ans plus tard, Abbott publie un ouvrage sous le même titre39.

Lucia Moholy
Walter Gropius, le fondateur du Bauhaus, utilise 50 photos de Lucia sans créditer son travail

L’histoire de l’art a longtemps relégué Lucia Moholy dans l’ombre de son époux, László Moholy-Nagy : les déménagements du Bauhaus, la guerre et le transfert d’une partie des archives de l’école aux États-Unis ont occulté son œuvre, souvent attribuée à d’autres. Lucia Moholy qui écrit une histoire culturelle du médium dans A Hundred Years of Photography (1939). Pendant son séjour à Londres, lintérêt pour le Bauhaus saccroît et des catalogues sont publiés, utilisant des clichés de Lucia – issus des négatifs quelle a dû laisser derrière elle – sans la mentionner. En 1938, Walter Gropius, le fondateur du Bauhaus, utilise ainsi 50 photos de Lucia pour une exposition du Museum of Modern Art (MoMA) et le catalogue afférent, sans lui attribuer son travail. Lucia contacte alors Gropius pour tenter de récupérer son travail, mais en vain. Des échanges épistolaires entre eux ont été retrouvés. En 1972, elle publie louvrage Moholy-Nagy Notes pour tenter à nouveau de récupérer le crédit de limportante œuvre utilisée sans sa permission, ainsi que de son travail effectué dans lombre auprès de son ex-mari.

Lucia Moholy meurt en mai 1989 à Zurich, à l’âge de 95 ans. Aujourd’hui encore, certaines publications continuent de ne pas lui attribuer la maternité de ses œuvres

Les surréalistes

Dora Maar
Elle voit toutefois sa carrière de femme libérée entravée par son amant, Pablo Picasso, qui l’oblige à déposer son appareil

Parfois elles s’inventent un nouveau nom, se recréent un « Moi », tournent le dos au rôle traditionnel de l’épouse et de la mère, comme Henriette Theodora Markovitch qui suit une formation de peintre-photographe et raccourcit son nom en Dora Maar. Elle voit toutefois sa carrière de femme libérée entravée par son amant, Pablo Picasso, qui l’oblige à déposer son appareil. Égérie surréaliste puis muse, amante et modèle de Picasso, Dora Maar a joué un rôle essentiel dans la vie du peintre espagnol… quitte à sacrifier son premier amour : la photographie. En mai 1943, Pablo Picasso rencontre Françoise Gilot et se sépare alors de Dora Maar. Après une rude dépression, cette dernière s’installe et vit ses dernières années à Ménerbes, dans le Lubéron, où elle se recentre sur la peinture et ses amis, notamment le peintre Nicolas de Staël, qui habite le même village. L’oeuvre photographique de cette artiste a longtemps été occultée par sa biographie : compagne de Pablo Picasso, on a longtemps oublié son importante création photographique. 

Lee Miller
Photographe, mannequin, correspondante de guerre, et figure du mouvement surréaliste.

Son parcours est marqué par un esprit indépendant et avant-gardiste qui l’a menée à briser les conventions de son époque. La vie de Lee Miller bascule dans une rue new-yorkaise. La jeune femme, alors âgée de 20 ans, manque de se faire renverser par une voiture et tombe dans les bras d’un inconnu – un homme providentiel du nom de Condé Nast, magnat de la presse qui détient les magazines Vogue et Vanity Fair. Lee Miller n’a que 20 ans et son corps, son visage ne lui appartiennent plus depuis fort longtemps. L’heure est venue de reprendre le contrôle. Direction Paris où, en cet été 1929, elle devient photographe à son tour. Forçant le destin, c’est Man Ray qu’elle choisit comme professeur, en se présentant à lui dans un café d’un simple : « Lee Miller, je suis votre nouvelle élève.» 

« J’étais très belle. Je ressemblais à un ange mais, à l’intérieur, j’étais un démon », 

En 1946 elle se marie avec Penrose. Lee qui souffre désormais d’une grave dépression et se réfugie de plus en plus dans l’alcool, recommence à prendre des photos de mode pour Vogue. À partir des années 1950, elle ne ressort plus que rarement son appareil. Elle prend de plus en plus de plaisir à cuisiner et fait preuve d’une grande créativité pour les plats qu’elle invente, dont beaucoup ont des accents surréalistes : des tétons de chou-fleur rose, des spaghettis bleus et des poissons aux yeux en marguerites.

Claude Cahun (pseudonyme de Lucy Schwob)
Les autoportraits permettent aux femmes de questionner leur identité sexuelle

L’autoportrait est un moyen pour l’artiste de représenter sa place dans la société et ses engagements. Durant le XIXème siècle, on trouve très peu d’autoportraits de femmes. En revanche, au XXème siècle, ce genre devient une obsession, un moyen d’explorer leurs identités et l’image qu’elles renvoient d’elles-mêmes. Les autoportraits permettent aux femmes de questionner leur identité sexuelle. Les photographes Claude Cahun et Florence Henri réalisent de nombreux autoportraits, interrogeant leur féminité. Claude Cahun pseudonyme de Lucy Schwob, née à Nantes, anticipa largement sur les recherches contemporaines touchant à l’art corporel et la mise en scène, en réalisant d’étonnantes méditations sur le narcissisme, le dépassement des genres (féminin, masculin, hétérosexualité et homosexualité) à travers écrits, photomontages et autoportraits. Juive, lesbienne, anorexique, révolutionnaire, elle vécut un unique et grand amour avec Suzanne Malherbe, fille de sa belle-mère, avec laquelle elle forma un couple actif dans la création, tant et si bien que l’on pourrait se demander s’il ne serait pas bon de lier leurs deux noms. «L’on raconte qu’André Breton sortait des cafés dès que Claude y entrait tant il trouvait son apparence perturbante».

Les humanistes

Lisette Model
Portrait sans concession de la bourgeoisie européenne

Lisette Model, en émigrant à New York, exporte le style très moderne amorcé dès ses débuts en France. le style Model est en place : portrait sans concession de la bourgeoisie européenne entre les deux guerres, opulente et oisive, montrée sans fard dans des attitudes peu flatteuses. Son regard direct est cependant respectueux des sujets photographiés. Son rapport au sujet est direct, frontal, très offensif. Elle cadre serré, souvent en contre-plongée, des personnages de rencontre dont elle cerne l’originalité (souvent à leur insu), Lisette Model fera «école» en devenant le professeur de nombre des plus grands photographes américains. Elle écrit : « La Promenade des Anglais est un jardin zoologique où sont venus se vautrer dans des fauteuils blancs les plus hideux spécimens de la bête humaine. »

Gisèle Freund
Interroge le pouvoir de l’image, la manière dont hommes et femmes regardent le monde, le photographient

Pour chaque reportage, elle rédige textes et légendes. Et poursuit ses recherches sur le médium, interrogeant le pouvoir de l’image, la manière dont hommes et femmes regardent le monde, le photographient. Ses réflexions lui inspirent plusieurs essais, dont le premier ouvrage à traiter du médium sous un angle social. Ce n’est pas la technique qui l’intéresse, ni de parler boutique. Mais l’humain. «Toujours, d’abord, l’humain», dit-elle. Au cœur de sa pratique. Au cœur de ses préoccupations

Un Leica toujours accroché au cou, cette autodidacte ne songe alors pas une seconde à en faire son métier. Elle s’imposera pourtant comme l’une des pionnières de la couleur, célèbre pour ses portraits d’écrivains, autrice de la photo offcielle de François Mitterrand en 1981. Une femme qui n’a, en outre, jamais cessé de penser et d’analyser le médium photographique dans ses travaux comme dans ses textes. Son engagement sans faille aux côtés des laissés-pour-compte, sa révulsion devant l’injustice sociale passeront dès lors par le médium. 1932 : des prostituées de Francfort. 1935 en Angleterre pour raconter la vie des chômeurs. Et puis il y a ces reportages en Amérique latine les mineurs du nord les populations autochtones, ; des forçats.

Helen Levitt
Elle se focalise sur les enfants : « ce peuple à la fois rassurant, effrayant et incompréhensible »

New York constitue à la fois un personnage et un décor, où des enfants jouent et des adolescents posent. Ces images prises sur le vif, au 35 mm, ne sont pas sans évoquer le mouvement cinématographique français du réalisme poétique. Chaussures abandonnées sur le trottoir, enfants qui se dissimulent sous des voitures (New York, 1980), parents qui disparaissent dans des landaus : la rue devient un théâtre populaire et joyeux. Cependant, derrière la fantaisie perce une forme d’inquiétude : les masques et les déguisements sont quelquefois angoissants, et la pauvreté bien visible. Mais de nombreuses images jouent aussi sur le contraste entre la morosité des intérieurs et la joie de vivre des personnages. Elle se focalise sur les enfants : « ce peuple à la fois rassurant, effrayant et incompréhensible »

Janine Niepce
Janine Niépce sera l’une des premières photographes à rendre visible le travail invisible, celui des femmes une fois rentrées à la maison, dans leur foyer. 

Ouvrières, avocates, infirmières et femmes au foyer… Toutes étaient des travailleuses, et c’est elles que Janine Niepce a choisi de mettre en lumière tout au long de sa carrière de photographe « humaniste ». Une artiste résolument féministe, surnommée par certains confrères, avec sans doute un soupçon de dédain : « la photographe des bonnes femmes ». Janine Niépce sera l’une des premières photographes à rendre visible le travail invisible, celui des femmes une fois rentrées à la maison, dans leur foyer. Revendiquant son féminisme, elle est aux premières loges de ces combats et souhaite offrir un témoignage personnel, celui d’une femme qui a dû faire sa place dans le monde du reportage, largement masculin. Elle publie d’ailleurs en 1983 avec le ministère des Droits de la femme un livre de portraits de femmes exerçant des métiers dont elles sont habituellement exclues. Son approche est celle de la photographie engagée et humaniste, privilégiant le noir et blanc. Ses photographies ont été rassemblées dans de nombreux livres, dont en 1995 son autobiographie, /mages d’une vie.

Vivian-Maier
Ses images, retrouvées récemment dans un grenier, lui valent une notoriété posthume d’ampleur mondiale.

C’est un mythe et une histoire hors du commun, Vivian Maier dont le travail a été découvert par le grand public après son décès en 2009, est considérée aujourd’hui comme un génie du XXe siècle de la photographie de rue. Et pourtant, cette dernière a vécu dans l’anonymat comme nounou à New York !!

Martine Franck
Travail de grande envergure pour les droits de la femme

Associée à l’agence Magnum, elle en devient membre en 1983. Elle entreprend alors un travail de grande envergure pour les droits de la femme. De plus en plus engagée dans son art, Martine Franck s’intéresse aux sujets à caractère social dans une volonté de témoignage de la réalité : « Mon principal désir est de présenter des images qui incitent à la réflexion ». Elle réalise alors de nombreux reportages en soutien à des causes humanitaires, et collabore avec l’association des petits frères des Pauvres, œuvrant pour des personnes souffrant de solitude, de pauvreté, d’exclusion ou de maladies graves.

Sabine Weiss
D’une grande sensibilité, très proche des gens

Sabine Weiss est la dernière représentante de l’école humaniste française, qui rassemble des photographes comme Robert Doisneau, Willy Ronis, Édouard Boubat, Brassaï ou Izis.
D’une grande sensibilité, très proche des gens, elle mit en place un style qui utilisait le clair-obscur, le brouillard, la lumière des bougies, la buée, afin de créer une atmosphère feutrée à la recherche d’instants magiques où la plénitude et la simplicité forment un tout. Ses images parfaitement composées expriment le mystère indéfinissable des choses et des êtres

Les contemporaines
Photographie conceptuelle
Photographie plasticienne
Photo journalisme

Sophie Calle (1953-)

Son œuvre est souvent qualifiée d’autobiographique, car l’artiste utilise sa propre vie (parfois amoureuse), son territoire et ses rencontres comme matériaux pour construire des rituels, des installations où la photographie et le texte jouent une place prépondérante

 

Sophie Calle est devenue l’un des visages emblématiques de l’art contemporain en France. Son œuvre est souvent qualifiée d’autobiographique, car l’artiste utilise sa propre vie (parfois amoureuse), son territoire et ses rencontres comme matériaux pour construire des rituels, des installations où la photographie et le texte jouent une place prépondérante. L’œuvre de Sophie Calle est à la fois conceptuelle et littéraire. Son travail propulse l’intime dans la sphère publique.

Elle se raconte, certes, et sur le mode de ce qu’on appelle aujourd’hui l’autofiction, mais en faisant le plus souvent appel à d’autres. Que ceux-ci témoignent d’expériences analogues à la sienne ou qu’elle leur demande de se faire les interprètes du secret qu’elle divulgue. Ce qui se présentait au départ comme relevant de l’intime est ainsi rendu à une manière d’anonymat, de collectif, où chacun peut se reconnaître et s’identifier dans un processus de publicité si caractéristique que son art a pu être qualifié de « caméléon » (Anne Sauvageot) vis-à-vis d’un environnement médiatique dont elle subvertit les codes avec ironie. Sophie Calle se plaît à traquer et s’approprier l’intimité des autres, à impliquer le premier venu dans ses fables et ses rituels. Son approche relève souvent de celle du détective, en quête d’indices, qu’elle met en relation avec sa vie. En ce sens, elle accorde une place de choix au spectateur, qui devient témoin, parfois voyeur, de son intimité (exhibée). L’œuvre relève du mélange entre fiction et autobiographie. Avec humour, elle prend de la distance avec son propre personnage.

Diane Arbus
Clichés inattendus, provocants, forcément émouvants. immortalise sur la pellicule des handicapées mentaux.

Toute sa vie, Diane Arbus a lutté contre les préjugés à travers des clichés inattendus, provocants, forcément émouvants. En immortalisant sur la pellicule des handicapées mentales s’amusant dans un parc, elle a scandalisé l’opinion. « Ses contemporains ont jugé sa démarche de mauvais goût. Chaque fois, Diane Arbus s’est entretenue individuellement avec ses sujets. À son contact, ils acceptaient de s’ouvrir à elle, et au monde. »

Letizia Battaglia

Née à Palerme en Italie, Letizia Battaglia (1935-2022) est aujourd’hui considérée comme l’une des grandes photographes du XXe siècle. Artiste et activiste célèbre pour son travail sur Cosa Nostra, la mafia sicilienne qui règne pendant les années de plomb, elle a pourtant développé une œuvre colossale et très diversifiée de plus de 500 000 photographies. Battaglia montre le monde avec une passion fougueuse, en direct, sans en cacher aucun aspect, des plus effroyables aux plus poétiques. 

Mary Ellen Clark
Exclus de la société, les pauvres, les fugueurs, les prostituées, les drogués et les prisonnières

Mary Ellen Mark est une photojournaliste engagée, et s’est très vite consacrée aux sujets humanistes. Ses thèmes de prédilection sont les exclus de la société, les pauvres, les fugueurs, les prostituées, les drogués et les prisonnières, elle établit un dialogue et une relation forte avec ses modèles, s’intéresse aux rapports avec eux qu’elle installe aussi bien dans une photo que dans la vie réelle. Les portraits qu’elle réalise ne sont jamais posés et sont souvent faits au grand angle afin de placer le sujet dans son contexte.

Graciella Iturbide
Le concept d’« instant décisif »,tient un rôle central dans sa production

 Elle hérite de l’approche humaniste et du style poétique de son mentor, Manuel Álvarez Bravo ainsi que de son noir et blanc non négociable et de sa fascination pour l’éclectisme des expériences culturelles, religieuses et politiques de la vie quotidienne au Mexique.. Le concept d’« instant décisif », forgé par Henri Cartier-Bresson (1908-2004), tient un rôle central dans la production de la photographe.

Nan Goldin
Symbole de la lutte contre la violence faite aux femmes.

l’artiste révèle aussi avoir dû, lors de ses débuts précaires, se prostituer dans une maison close, et revient sur son agression par l’un de ses compagnons qui lui a fait frôler la mort, dont témoigne son Autoportrait après avoir été battue (1984), devenu un symbole de la lutte contre la violence faite aux femmes.

Cindy Sherman
Place de la femme dans la famille, la féminité et les violences conjugales

Dans les années 1960, le mouvement féministe questionne la sexualité, la Certaines photographes se sont emparées de ces sujet. Ce fut le cas de Cindy Sherman qui a effectué durant toute sa carrière des autoportraits dans lesquels elle se met en scène et se travestit. Dans son œuvre, elle adopte une multitude d’identités très diverses. Elle entremêle les sexes, les couleurs de peaux, les âges, pour mettre en avant les rôles, clichés et fonction qui parsèment le corps social et notamment l’identité féminine.

elle est généralement considérée comme une des représentantes de la photographie plasticienne, à l’opposé de tout esthétisme documentaire. Elle travaille sans assistant, et avec un seul modèle, elle-même.

Elles sont mortes pour l’information

Gerda Taro
Taro/Capa indissociables

Elle a été spoliée par Capa et son frère, c’est la découverte de la  Valise mexicaine dans laquelle on a retrouvé ses négatifs, qui lui a redonné sa vraie place. Après sa mort son corps est ramené en France par Paul Nizan. Elle est inhumée le jour même de son 27e anniversaire au cimetière du Père-Lachaise le 1er août 1937, en présence de plusieurs milliers de personnes. Sur sa tombe, son éloge funèbre sera prononcé par Pablo Neruda et Louis Aragon :

« Gerda Taro, c’est pire qu’un effacement. […] Ce qui est pire que la mort c’est la disparition. Or effectivement, à un moment Gerda Taro a disparu de la mémoire. On a beaucoup accusé Capa, qui était son compagnon, et qui tout de suite après la mort de Gerda Taro a publié un livre d’hommage qui s’appelle « Death in making », La Mort en action, et ce livre est signé Robert Capa et en sous-titre « Photos de Robert Capa et Gerda Taro ». Ensuite il y a toute une série de photos et personne ne sait lesquelles sont de Taro et lesquelles de Capa. Mais tous les versos des tirages qui sont déposés dans les agences de photo, particulièrement chez Magnum, portent la mention Gerda Taro et cette mention est soit rayée, soit superposée pour être remplacée par « Copyright Robert Capa, Magnum ». »

Marie Docher, photographe, initiatrice du collectif La part des femmesmarie docher

Comment les femmes photographes peuvent-elles avoir confiance en elles quand l’imaginaire du métier de photographe est construit par des hommes et autour des hommes ? Comment se sentir légitime ?  

Dans le cadre de l’édition 2018 de Paris Photo, Marie Docher présentait le Manifeste pour la photographie écrit par le collectif #LaPartDesFemmes. 

MANIFESTE

Nous sommes photographes, toutes !

Regardez-nous.
Prenez votre temps.

Nous sommes en réalité très nombreuses.
Autodidactes, pour certaines. Pour d’autres, formé·e·s dans les meilleures écoles d’art où nous représentons plus de 60 % des diplômé·e·s. Pourtant, notre part dépasse à peine 20 % des artistes exposé·e·s en France et dans d’autres pays occidentaux. L’histoire de la photographie est souvent invoquée pour justifier notre absence des collections et des cimaises. Mais quelle histoire?
Les femmes se sont emparées du médium depuis ses origines et se sont illustrées dans tous les domaines, de la photo scientifique au reportage de guerre. Elles ont pu en tirer, en leur temps, gloire et argent. Hélas, leur existence a été en grande partie effacée de l’histoire et des mémoires par la persistance d’un mythe tout puissant: celui du génie créateur d’essence exclusivement masculine.

Regardez-nous.
Prenez votre temps.

Vous-même pensez peut-être que ni le sexe, ni la couleur, ni la condition sociale des artistes ne motivent vos choix et que seule la qualité compte ! La qualité. Plus de 80% des photographies sélectionnées ou achetées sont l’œuvre d’hommes occidentaux. Le talent serait donc si mal partagé ? En réalité, le talent dont il est ici question est une norme qui limite la liberté de choix et la liberté de création. Le chemin que doit parcourir le dossier artistique d’une femme avant d’arriver sur le bureau d’un décideur est singulièrement complexe. Bien plus que pour ses confrères. Bien sûr, il y a la culture de l’entre-soi masculin: on est si bien entre hommes, on se connait si bien! Mais pas seulement.
Que se passe-t-il quand vos seins attirent plus le regard que vos images? A votre avis, à combien se réduisent vos chances après avoir osé refuser les avances d’un éditeur, d’un galeriste, d’un mécène…et ce, indépendamment de la qualité de votre travail ?

Un autre obstacle majeur ? Le défaut de prise de conscience et le manque d’engagement d’institutions, de responsables de festivals, d’acheteurs… ceux-là même qui laissent les femmes sur les bas côtés, les cantonnent aux sections « découvertes » ou « émergences » et les oublient après s’être targué de les avoir révélées. Seulement 10% des prix décernés dans le monde de l’art le sont à des femmes. 10% !

Si nous vivons toutes le sexisme, certaines d’entre nous subissent aussi le racisme. Elles sont encore moins visibles, plus marginalisées, davantage instrumentalisées. Pourtant, dans ces marges, un art bouillonne, questionne, se renouvelle !

Regardez-nous.
Prenez votre temps.

Les milieux de l’art et de la photographie reflètent le fonctionnement inégalitaire de nos sociétés. Ce qu’ils ne reflètent pas, c’est la richesse, la complexité, la diversité des pratiques des créations actuelles. Et, de fait, c’est aussi d’une vision du monde plus ouverte et plus diverse dont sont privés les publics, ils n’ont pas, c’est la richesse, la complexité, la diversité des pratiques des créations actuelles. Et, de fait, c’est aussi d’une vision du monde plus ouverte, plus diverse, dont sont privés les publics. Quant aux conséquences pour nous, les femmes, elles sont immenses: nos capacités de création et de production sont faibles, notre manque de visibilité ruine nos carrières. Nous ne représentons que 20% des artistes aidées par des fonds publics.

Regardez-nous.
Prenez votre temps.

Il faut en finir avec le déni. Malgré toutes les études, les colloques, les revendications, rien ne bouge dans la photo, rien ne bouge dans le(s) monde(s) de l’art sans politique publique volontariste.
Face à des décennies de surdité, de silence impose, d’insultes, de dénigrement, de manque de moyens, nous en avons assez. Nous parlons égalité des chances, nous pensons parité, nous exigeons le partage équitable des ressources publiques.
Non, l’égalité ne se conjugue pas avec le manque de talent ou l’uniformité. L’égalité n’est pas l’aliénation de votre libre-arbitre, pas plus qu’elle n’est synonyme d’illégitimité des femmes. En revanche, il s’agit bel et bien de mettre fin à la confiscation des moyens, symboliques, institutionnels et financiers par une minorité souvent aveugle à ses privilèges. Non, l’exigence de parité n’est pas synonyme d’un enfer féministe et totalitaire.
Il s’agit pour beaucoup d’entre vous de sélectionner 10 à 25 femmes par an dans vos programmes ! 10 à 25 ! Nous voulons croire que les responsables du milieu de la photographie sont capables de faire des choix plus éclairés. Allons-nous déclencher une nouvelle guerre des sexes ? Non.
En exigeant notre part, nous ne faisons que pointer un prodigieux déséquilibre et clamer l’urgente nécessité de le résorber.
Ecoutez-nous. Il est temps.

Pour comprendre ce que sont le sexisme et le racisme, leurs conséquences et leurs mécanismes, il est indispensable de s’informer, de lire, de rencontrer, d’entendre les personnes concernées.
Quand des commissaires doivent répondre à l’obligation d’inclure une majorité de femmes dans une exposition, elles et ils en ressortent riches de nouveaux savoirs, de découvertes, d’envie de transmettre ces pans entiers de la photographie. De la contrainte naissent la créativité, l’ingéniosité. C’est la raison d’être de la feuille de route pour l’égalité femmes/hommes du Ministère de la culture française à laquelle ont contribué de nombreuses artistes devenues militantes par nécessite.
Dans un monde idéal, ni objectifs chiffrés ni sanctions ne seraient nécessaires, et nous serions toutes en train de travailler ou de discuter de notre prochaine exposition avec vous. Hélas nous en sommes loin. Très loin.

Écoutez-nous.
Prenez votre temps.

L’inégalité première dont découlent toutes les autres, c’est l’inégalité entre les hommes et les femmes. Ce n’est pas l’égalité en tant que telle que nous voulons, mais un bouleversement des rapports dans une société étouffée par des normes invisibles à celles et ceux qui les perpétuent. Vous pensez que les choses changent progressivement et que nous devons être patientes ? Non, les choses ne changent pas d’elles-mêmes. C’est à nous toutes et tous de les faire bouger, de sortir de nos zones de confort.
C’est pourquoi nous en appelons à tous les responsables d’institutions, de festivals, de maisons d’édition, de galeries: soyez les acteurs et les actrices d’une nouvelle expansion de la photographie ! Aimez la photographie autant que nous l’aimons, nous qui continuons malgré tout, avec si peu de visibilité ! Exposez, achetez, collectionnez les travaux des femmes. Nous sommes à un moment déterminant de notre histoire.

Allez-vous être avec nous ?
Osez ! Osons !

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Le Témoignage d’une photographe

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Anne Khun
Propos recueillis par Nathalie Gent

Pouvez vous nous parler de votre travail photographique? Quel est votre thème de prédilection?

Je m’interroge : Comment fonctionne la relation entre les gens ? Comment s’installe l’équilibre ou le désastre ? Comment faire avec l’enfance qu’on a eu, qu’est-ce qu’être une femme aujourd’hui ? En quoi portons nous une responsabilité ?

Par la photographie, je suis mon propre terrain, celui de ma propre histoire pour mener mon enquête. Je pars de l’intime pour aller vers l’universel : La place des femmes à travers les siècles, l’amour sous différentes formes ou la mémoire familiale sont autant de sujets qui vont contribuer à mes recherches. 

Pour ce qui est de la forme, je m’inspire de la peinture baroque propre au 17è mais aussi l’allégorie ou le surréalisme afin de suggérer une idée plutôt que de l’exposer. Dans la série Féminae Singulares, incarner Diane de Poitiers s’est imposé, ce personnage qui pour la première fois en France a été associé à un mythe et permit l’éclosion de l’art allégorique si présent dans les compositions de cette série (Mary-Agnès, Trudy, Sarah…). 

Etre une Femme photographe, qu’est ce que cela signifie pour vous ?

Etre photographe, être artiste est un engagement non genré, une nécessité pour un être, quelque soit son identité. 

Toutefois, pour le devenir, il aura fallu céder sur les affaires courantes chronophages, sur l’esprit pédalant et parfois rétro-pédalant. Céder sur les injonctions sociales, familiales, sur la peur de ne pas y arriver. Il aura fallu trouver de quoi subsister à côté pour s’y consacrer. 

Lorsque on regarde la création de grands hommes, on constate que leur entourage, parents, conjoints ou enfants ont tout mis en place pour les laisser libre de rêver, créer, briller. 

Or pour les femmes, la création se fait davantage entre deux machines, entre deux cakes aux pommes, entre deux réunions parents/prof et autres occupations d’inscription aux activités, de gestion de courses ou simplement entre diverses sollicitations extérieures et je ne parle que d’aujourd’hui, pas des siècles passés. 

De ce fait, les femmes en général étendent leur création sur des années voire des dizaines d’années et se retrouvent comme moi, à rattraper le temps manquant, frénétiquement, comme si la vie en dépendait, lors d’une deuxième partie de l’existence, lorsque les enfants sont grands.

Viriginia Woolf disait que pour créer il faut un lieu à soi et une rente. Une fois que j’ai réussi à gérer ces deux points, il n’y a plus eu de sujet autre que celui de la création (mêlée toutefois à encore trop de contraintes extérieures mais il est impossible de faire autrement). 

Ce que je veux dire est que pour créer, il faut pouvoir s’extraire de TOUT. N’être dérangé par rien. Créer est un luxe qui demande du temps vierge de toute sollicitation. Bizarrement, je n’aime voyager que modérément. Cela me demande de rompre avec l’équilibre formé avec ce temps précieux, de délaisser le fil tiré pour développer mes idées et me retrouver dans un vertige de choses à faire et à voir. 

J’aime voir le monde immobile.  

Je fais de la photo d’art, soit un travail qui ne demande pas d’être en concurrence comme pour le reportage, la mode ou le show biz mais je remarque dans les galeries, les expositions, les événements, que les femmes sont encore minoritaires et ont du mal à se faire une place. 

Lors d’une exposition à Biarritz dans une très belle salle où j’accueillais le public, un homme s’est dirigé droit vers un ami à mes côtés pour le remercier des photos. A aucun moment, cet homme qui avait pourtant vu mon nom affiché, a pensé qu’elles étaient l’oeuvre d’une femme. No comment. 

La photographie est-elle pour vous un outil d’émancipation ?

Honnêtement non. Je me sens libre de mener ma vie comme je l’entends mais cela n’a pas toujours été le cas. Après une enfance chaotique, une vie de famille contraignante et des aléas de vie, je me suis servie de mon travail pour rendre compte de mes propres tourments existentiels : 

Avec « Lumière des Passés », j’évoque du poids du bagage familial et les souvenirs : ceux qui marquent, ceux que l’on transforme, ceux que l’on supporte. 

Pour « Héroïnes », je m’interroge sur la liberté en général et celle des femmes en particulier en m’inspirant d’héroïnes de la littérature contraintes. En deux photos, certaines modifient leur destin ramenant leur histoire à un contexte plus que jamais d’actualité. 

Avec « Feminae Singulares », je poursuis ma quête de justesse et d’équilibre en m’intéressant cette fois aux femmes de l’histoire et mets en avant le fait que seule la subversion leur a permis de laisser une trace (contrairement aux hommes dont certains en laissent encore aujourd’hui sans grand talent ni audace). 

Quant à « Love me tender », je pense à ce projet depuis 10 ans, suite à une relation toxique où j’ai failli laisser ma peau. Par une approche de l’amour dans sa diversité, je suppose des émotions des personnages à travers leurs postures révélatrices et dépeint tour à tour la fusion, la tendresse, mais aussi la jalousie, le danger. 

Mon travail est un prétexte pour qu’avec le public, on s’interroge sur ce qu’on peut améliorer. 

EXPOSITIONS

Festival photo Spot-Nature, Le Havre, Les Jardins suspendus, du 23 au 25 mai 2025
Festival Les femmes s’exposent, Houlgate, du 6 juin au 2 septembre 2025
Festival photo Are you experiencing, Le Havre, 28 mars jusqu’au 3 mai
Exposition Marjana Kella, Fondation Henri Cartier-Bresson, Paris, jusqu’au 13 avril
Exposition Letizia Battaglia, Le Château, en partenariat avec Le Jeu de Paume, Tours, jusqu’au 18 mai
Exposition Une vie de reporter Marie-Laure de Deckers, Maison européenne de la photographie, Paris, du 4 juin au 28 septembre
Paris Photo, Grand Palais, du 13 au 16 novembre

 

DES LIVRES

Femmes photographes Dix ans de luttes pour sortir de l’ombre – Sylviane Van de Moortele Éditions Loco
Le portrait de presse au prisme des dominations – Marie Docher, Ingrid Milhaud, Cloé Devis – La part des femmes.
Les femmes photographes sont dangereuses – Laure Adler et Clara Bouveresse – Flammarion
Femmes derrière l’objectif – Boris Friedewald – Editions de la Martinière
Femmes photographes – Pascale Le Thorel -Larousse
Une histoire mondiale des femmes photographes – sous la direction de Luce Lebart et Marie Robert – Editions Textuel
Femmes photographes japonaises – Lesley A. Martin Pauline Vermare – Editions Textuel
Et l’amour aussi – Marie Docher – Editions La déferlante

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