VARIATIONS KANATA – THEATRE DU SOLEIL

Grâce aux Bons plans de l’association MCH, une petite vingtaine d’adhérents a pu voir la pièce de Robert Lepage, Kanata, à la Cartoucherie de Vincennes, mise en scène par le Théâtre du soleil d’Ariane Mnouchkine.

  • Kanata, l’art comme un nouveau monde.

Spectateurs fidèles, nous avons nos habitudes : lire les œuvres d’un écrivain, suivre les spectacles de Robert Lepage au Volcan au Havre. Au soleil de notre mémoire, le Théâtre d’Ariane Mnouchkine nous a emportés avec son énergie et sa liberté dès sa fondation. Aussi rien de plus prometteur que ce rendez-vous à La Cartoucherie par un beau dimanche de mars avec Kanata

Que faire de l’accusation « d’appropriation culturelle », qui a censuré la pièce de Robert Lepage à Montréal ? La controverse a parasité sa création. Le sous-titre de la pièce, mise en scène avec Ariane Mnouchkine, à la Cartoucherie, Episode 1 – La controverse rappelle la polémique. Le metteur en scène  dénonce les violences des colons au Canada. Est-il légitime ? Faut-il, pour les représenter, faire partie des « nations premières » ? Les comédiens, originaires de 26 pays, selon la tradition du Théâtre du soleil, incarnent les cruelles répercussions des relations entre les colonisateurs européens et les Indiens. Devraient-ils être « autochtones » pour être exempts du soupçon de domination selon les post-colonial studies ?

L’émotion est là dès l’ouverture. Les  deux scènes inaugurales sont significatives et saisissantes : dans un musée, en pleine lumière, un beau portrait de femme nord-amérindienne – peint par Joseph Légaré. Puis une forêt : de grands arbres abattus sans scrupule au hurlement des tronçonneuses. Un enfant est arraché des bras de sa mère. D’un côté, la force d’un tableau – immortalisant Josephette Ourné en 1840 – la puissance de l’art. De l’autre, la violence des colons qui broient nature et humains au nom d’une machine économique rapace et impitoyable. Pour nous la pièce de Robert Lepage aura deux axes : l’exposition du rôle de l’artiste et de la création, la dénonciation du colon et de la destruction.

Difficile de supporter les nombreuses scènes réalistes, pesantes, qui montrent la déculturation liée au mépris, aux spoliations, à l’assimilation forcée, femmes errantes, droguées, prostituées, tuées. Les prédateurs sont pluriels et singuliers : le serial killer – Robert Pickton – se vautrant dans la soue de ses cochons (49 femmes à son actif -1181 femmes autochtones disparues ou assassinées entre 1980 et 2012), n’est que l’incarnation des colonisateurs qui ont voulu, dit Robert Lepage, « tuer l’Indien dans l’Indien ». Le parallèle est terrible.

Des destins se croisent, aux multiples identités. La vidéo élargit la vision. Les décors sur roulettes virevoltent à nous donner le tournis. Chaque scène ressemble à une courte séquence cinématographique : salle d’injection, loft, rues populaires de Vancouver, restaurant, commissariat, porcherie, morgue … Comme guides : la curiosité et de la sympathie d’une jeune peintre française, Miranda, venue chercher une nouvelle inspiration dans ce nouveau monde. Pas si nouveau ! Mais les premiers habitants ont presque disparu, perçus comme étrangers, comme autres et presque comme non-humains » selon les mots de Richard White dans  Le Middle Ground.

Dans une scène magique, Miranda et Tobie, son guide Huron, cinéaste, voguent doucement dans des paradis artificiels, leur pirogue flotte en apesanteur, ciel et fleuve s’inversent. Se droguer permet-il de mieux comprendre les toxicomanes ? La question n’a plus d’importance….L’indignation de certains détracteurs contre une « appropriation culturelle » semble réductrice et loin du propos.

En effet, dans une conclusion bouleversante, Miranda brosse le portrait des femmes autochtones rencontrées ou disparues. Elle leur donne vie et fierté, subvertit l’ordre colonial. Contre le « génocide culturel », l’artiste, quel qu’il soit, est celui qui donne un visage aux fantômes, une voix aux « sans-voix » et nous arrache à l’ignorance et à l’ethnocentrisme. 

L’artiste est-il, est-elle, légitime ? L’histoire de l’art prouve que création et savoir donnent leur humanité aux hommes. « La preuve de l’existence de l’homme, affirme le peintre Vincent Corpet, c’est l’art ». Isabelle Royer

  • KANATA, cartoucherie de Vincennes, 31 mars, par un beau dimanche ensoleillé.

J’arrive  avec plein de souvenirs de mes années étudiantes au temps où j’ai découvert avec mon amie de la Cité Internationale l’évènement : « 1789 ». Que de nouveauté alors ! Le théâtre engagé, pour le peuple et par le peuple ; le spectateur témoin-acteur emporté par le tourbillon des comédiens dans un univers éclaté.

J’ai vieilli. Les bons sentiments et les belles idéologies aussi, a fortiori si on prétend les exprimer avec une scénographie éculée et des répliques vides. KANATA est un exemple de spectacle à message  dans lequel un sordide fait divers sert de prétexte à deux heures trente de revue mobilisant une trentaine d’artistes.

Alors il y a des Indiennes acculturées, spoliées, déstructurées, christianisées, droguées, prostituées, violées qui finissent assassinées. Et ces figures errent entre nature idéalisée et urbanité abominée, gémissantes, hurlantes, délirantes.

Mais ces créatures sont comme des êtres sans esprit. Ce ne sont pas les Amérindiens qui sont absents dans cette pièce ; ce sont leurs esprits, leurs paroles, leurs songes. Les Natifs sont réduits à des figurants de multiples tableaux, condamnés à distiller à l’infini leur errance sur le plateau. On est face à un docu-fiction larmoyant pour sénior affalé dans son canapé après le journal télévisé de la mi-journée. Mon attention a filé très vite, sans bruit, à l’indienne.

J’ai rêvé puis me suis retrouvé suspendu dans un canoë renversé.Gérard Berthelot

  • Très beau spectacle visuel, y compris dans son décor le plus glauque (la rue des junkies), le plus glaçant (la salle d’injection) ou le plus sordide (la ferme aux cochons).

Bel usage du son et de la vidéo en fond de plateau; la scène au restaurant désert fait songer à un tableau de Hopper…; changements de décors à vue prestes et amusants. Bricolage inventif.
Impression d’entrer dans un film noir, genre polar américain des années 40‌; grille d’interprétation : découpage cinématographique en effet, façon séquences courtes en accéléré et plan large. Beauté rousseauiste du canoë pagayant dans une forêt primitive avec ours débonnaire. Vive la nature, qui parle fort à ceux qui ont franchi des kilomètres et les embouteillages pour cette belle découverte…

Maintenant, le lourd :

L’intitulé du spectacle dit déjà presque tout: ce sera Kanata-la controverse (épisode 1: mode des séries et ironie ?). Et en effet, impression de la dominance de cette polémique, pas de représentations au Québec, différées à Paris, déclarations solennelles contre la dictature des identités auxquelles les spectateurs de la Cartoucherie adhèrent forcément  (aux déclarations, pas aux identités, bien sûr) pour être assis là si longtemps sur ces sièges incommodes.

Jusqu’à ponctuer leur adhésion inconditionnelle de salves émues d’applaudissements pour finir ! Qu’applaudissions-nous  ainsi ? Notre propre tolérance universaliste de nantis repus? Notre bonne/mauvaise conscience dans un univers plus tourmenté que jamais ? ou ? Que chacun remplisse les blancs laissés ici. Car, à quoi avons assisté ? Selon mon impression, un canevas fourni par des faits divers sordides concernant les disparitions « invisibles » (noter le terme à la mode) de jeunes femmes prostituées/ droguées souvent d’origine « amérindienne » (là aussi, quel mot ? attention, c’est explosif).

Là- dessus, le metteur en scène laisse chacun des 33 acteurs donner libre cours à son inventivité liée à son parcours personnel ; retour aux identités multiples qui nous façonnent tous, lieux communs, des blancs, des noirs, des rouges, des jaunes, des homos etc. Et comme il faut caser tout le monde, certains sont meilleurs que d’autres dans cet exercice collectif, l’inspecteur de police par exemple ou telle prostituée ; mais que venait donc faire dans cette galère de Vancouver, ce couple improbable d’artistes français ? Elle, passe encore, accusée de captation de ce qui n’est pas elle dans ses portraits ; mais lui, caricature d’idiot inutile ?

Sur la notion de troupe et la fidélité selon Ariane Mnouchkine, en déjeunant au soleil nous avons côtoyé un de ses acteurs présent dès l’origine de l’aventure au début des années 1970 et qui jouait donc déjà dans 1789 et 1793, d’ébouriffante mémoire …

Bon, à la relecture, c’est un peu raide sans doute, n’étant pas une grande optimiste ; en résumé, cette pièce nous conforte dans nos propres convictions mais ne nous renforce ni ne nous réconforte, ni ne nous déstabilise un tant soit peu. Ce que je demande au théâtre, en sortir secouée pour de bon et pour longtemps… La voix nue, mes meilleurs souvenirs d’Avignon dans la durée : un monologue d’après Dostoïevski  et Le discours sur la servitude volontaire (La Boétie), textes habités/incarnés par des acteurs admirables dont je ne parviens pas à retenir les noms hélas. Sylvie Barot

  • KANATA, Robert Lepage, à la Cartoucherie de Vincennes.

En quelques mots, essayer de faire la mise au point sur mon avis, mon ressenti, mes impressions, le souvenir qu’il m’en reste…J’hésite…Peut-être avais-je surinvesti la pièce. Parce que le lieu, que j’aime beaucoup. Parce que Mnouchkine aux côtés de Lepage et une confusion affective dans ma tête avec les spectacles montés par elle seule. Parce que le bruit qu’a fait l’affaire à Montréal quand des Amérindiens s’en sont mêlés… Et cette question finalement : Robert Lepage aurait-il monté exactement le même spectacle sans cette tentative de « censure identitaire » dont son projet a été victime ? Je m’attendais à une histoire de la colonisation des Amérindiens par les Blancs au Québec. Cela démarrait bien : J’ai adoré la deuxième scène inaugurale, le violent massacre à la tronçonneuse des arbres et du totem, l’enfant Indien arraché à sa mère par l’envahisseur et son prêtre.

Mais…l’histoire s’est arrêtée là. Ensuite on a basculé dans la série télévisée autour d’un fait divers certes terrible mais qui prend à mon avis beaucoup trop de place. Ainsi que toutes les scènes qui tournent autour de la drogue, de la prostitution etc…Il m’a semblé que tout cela était très réducteur au regard de l’extrême complexité du sujet. Avec en contrepoids ce couple d’artistes français un peu niais qui vient courir après son ombre dans les rues mal famées de Vancouver. Donc, oui, si je suis honnête…déception.

Optimisons : Une mise en scène parfaitement réglée, de (trop ?) nombreux changements de décor assez magiques réalisés comme des tours de prestidigitation, une vraie prouesse, une esthétique certaine, quoique froide, avec quelques belles scènes. Un côté, oui, série TV très cinématographique, une place assez juste donnée à la caméra et à l’écran, signe des temps, avec notamment la scène dans la cellule de prison. Comment dire, je ne me suis pas vraiment ennuyée, j’ai été plutôt « intéressée » tout du long, au bord parfois de trouver certains acteurs plutôt mauvais ou ridicules (L’Indien documentariste, caricature de l’homosexuel…) mais bon, globalement ça passait. Mais voilà. Je n’ai pas été touchée, à aucun moment. Alors bien sûr on n’est pas obligé d’être « touché » au théâtre. Mais moi, ça me gêne. Ça me pose question. Je suis restée extérieure aux situations, aux personnages, aussi dramatiques que soit leur histoire. Détachée, en observation, en manque de texte peut-être.

Comme si quelque chose de faux faisait obstacle à mon entière adhésion. Un manque. Véronique Garrigou

 

  • Je ne connaissais pas le théâtre du Soleil , je ne connaissais pas le contenu de la pièce que j’allais voir. J’ai été séduite par l’endroit, clairière au milieu de la forêt et néanmoins à Paris. Et ce théâtre avec ce restaurant à l’ambiance extraordinaire.

Et  Kanata , et ces changements de décors si nombreux et si beaux , installés à chaque fin de tableau par les acteurs eux-mêmes dans le noir : ils escamotaient , enlevaient , apportaient des éléments qui nous faisaient passer d’une forêt à un poste de police, à une chambre, à une rue mal famée , que sais-je encore…
Et les acteurs, nombreux, dynamiques, heureux de jouer, nous transmettaient leur énergie et leur enthousiasme.
Et le final avec non seulement la troupe mais les cuisiniers, les caissières des billetteries, enfin tous ceux par qui la pièce avait été rendue possible, tout ce monde uni venu saluer les spectateurs !
Je me ferai traiter de Candide mais tant pis, je n’ai pas boudé mon plaisir et je suis sortie du théâtre les yeux pleins d’étoiles. Annie Drogou

       

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