Umberto Eco, un fou de livres….

“Eugène Sue donnait à ses lecteurs ce qu’ils attendaient, Balzac forgeait leur goût, leur proposait des histoires, des situations et un style qu’ils n’avaient pas imaginés.”

Le Monde revient sur le travail d’Umberto Eco mort le 19 février 2016, notamment sur les medias et la littérature.

“Ses premières expériences à la télévision italienne ont très tôt familiarisé Umberto Eco à la communication de masse et aux nouvelles formes d’expression, comme les séries télévisées ou le monde de la variété. Il y découvre le kitsch et les vedettes du petit écran. Autant d’aspects de la culture populaire qu’il aborde dans Apocalittíci e Integrati (Bompiani, 1964), La Guerre du faux (recueil publié en France, en 1985, chez Grasset, à partir d’articles écrits entre 1973 et 1983), et De Superman au surhomme (1976-1993).
Dans Apocalittíci e Integrati, notamment, il distingue, dans la réception des médias, une attitude « apocalyptique », tenant d’une vision élitaire et nostalgique de la culture, et une autre, « intégrée », qui privilégie le libre accès aux produits culturels, sans s’interroger sur leur mode de production.

A partir de là, Eco plaide pour un engagement critique à l’égard des médias.

“Je lis au moins deux journaux tous les matins et je jette un œil sur une grande partie de la presse chaque jour. Je ne peux prendre mon café ni commencer une journée sans m’y plonger. Je suis fidèle à l’idée de Hegel selon laquelle la lecture des journaux reste « la prière quotidienne de l’homme moderne ».(…) 
Oui, il faut réhabiliter le journalisme critique, augmenter même son champ d’action, notamment au Web. Le journal devrait consacrer une ou deux pages à la critique des sites Internet, en signalant les canards et les blogs fiables. On ne devrait pas renoncer à forger le goût du public. Le journal peut être un filtre critique et démocratique.(…)

La concentration de la presse entre les mains de grands groupes économiques est-elle également un danger ?

Cette concentration de la presse est un vrai problème. En Italie, tous les journaux dépendent de plusieurs entreprises industrielles ou de banques puissantes. La France est aujourd’hui dans une situation semblable. Il faut donc installer à la tête des journaux des directions fortes pour résister aux pressions.(…)

Soit vous construisez votre lecteur, soit vous suivez son goût présupposé avec des études d’opinions. Eugène Sue donnait à ses lecteurs ce qu’ils attendaient, Balzac forgeait leur goût, leur proposait des histoires, des situations et un style qu’ils n’avaient pas imaginés. Des livres disent « je suis comme toi », d’autres « je suis un autre ». Il faut éviter cette uniformisation du style à laquelle nous assistons, exigée par la nouvelle industrie des médias.”
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/05/30/umberto-eco-que-vive-le-journalisme-critique_4644090_3232.html#doJHTtb6B3BXOvdA.99

 

Ensuite, ses recherches l’amèneront à se pencher sur les genres considérés comme mineurs – tels le roman policier ou le roman-feuilleton, dont il analyse les procédés et les structures –, mais également sur certains phénomènes propres à la civilisation contemporaine, comme le football, le vedettariat, la publicité, la mode ou le terrorisme. D’où son active participation aux débats de la cité, qu’elle soit à l’échelle locale ou à l’échelle planétaire…

Si la curiosité et le champ d’investigation d’Umberto Eco connaissent peu de limites, la constante de son analyse reste la volonté de « voir du sens là où on serait tenté de ne voir que des faits ». C’est dans cette optique qu’il a cherché à élaborer une sémiotique générale…..

Il se préoccupe de la définition de l’art, qu’il tente de formuler dès L’Œuvre ouverte (Points, 1965), où il pose les jalons de sa théorie, en montrant, au travers d’une série d’articles qui portent notamment sur la littérature et la musique, que l’œuvre d’art est un message ambigu, ouvert à une infinité d’interprétations, dans la mesure où plusieurs signifiés cohabitent au sein d’un seul signifiant. Le texte n’est donc pas un objet fini, mais, au contraire, un objet « ouvert » que le lecteur ne peut se contenter de recevoir passivement et qui implique, de sa part, un travail d’invention et d’interprétation. L’idée-force d’Umberto Eco, reprise et développée dans Lector in Fabula (Grasset, 1985), est que le texte, parce qu’il ne dit pas tout, requiert la coopération du lecteur.
Aussi le sémiologue élabore-t-il la notion de « lecteur modèle », lecteur idéal qui répond à des normes prévues par l’auteur et qui non seulement présente les compétences requises pour saisir ses intentions, mais sait aussi « interpréter les non-dits du texte ». Le texte se présente comme un champ interactif, où l’écrit, par association sémantique, stimule le lecteur, dont la coopération fait partie intégrante de la stratégie mise en œuvre par l’auteur.
Dans Les Limites de l’interprétation (Grasset, 1992), Umberto Eco s’arrête encore une fois sur cette relation entre l’auteur et son lecteur. Il s’interroge sur la définition de l’interprétation et sur sa possibilité même. Si un texte peut supporter tous les sens, il dit tout et n’importe quoi. Pour que l’interprétation soit possible, il faut lui trouver des limites, puisque celle-là doit être finie pour pouvoir produire du sens. Umberto Eco s’intéresse là aux applications des systèmes critiques et aux risques de mise à plat du texte, inhérents à toute démarche interprétative. Dans La Recherche de la langue parfaite dans la culture européenne (Seuil, 1993), il étudie ainsi les projets fondateurs qui ont animé la quête d’une langue idéale. Une langue universelle qui n’est pas une langue à part, langue originelle et utopique ou langue artificielle, mais une langue idéalement constituée de toutes les langues.

• Philippe-Jean Catinchi
Journaliste au Monde

       

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Présidente de la MCH

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