ostermeier

Thomas Ostermeier s’explique sur sa mise en scène de La Mouette de Tchekhov.

Dans Le Monde, Fabienne Darge rend compte de son entretien avec le grand metteur en scène allemand Thomas Ostermeier, patron de la Schaubühne de Berlin.

Nous l’avons rencontré au Théâtre Vidy de Lausanne, où le spectacle a été créé.

Pourquoi monter « La Mouette », qui peut sembler loin de votre ­répertoire habituel ?

J’ai mis en scène une première fois la pièce à Amsterdam, en 2013. (..) Et puis j’ai eu envie de la refaire en français, parce que entre-temps, il s’était passé un certain nombre d’événements, et qu’un nouvel aspect me sautait au visage.

Quel est cet aspect ?

Tchekhov écrit La Mouette après son voyage au bagne de Sakhaline, qu’il a effectué comme une sorte de reporter, et qui l’a profondément marqué. A son retour, il écrit : « Quand tu as vu l’enfer, tu regardes la vie d’une autre façon. » Cela m’a bouleversé de lire cette phrase, chez un auteur qui n’est pas considéré comme engagé politiquement ou socialement. Et je me suis demandé pourquoi on avait encore cette image de Tchekhov, alors qu’il a été, en fait, très engagé : il soignait les pauvres gratuitement, créait des écoles, des bibliothèques… Et du coup, ce qui me posait question, c’était de savoir pourquoi un homme aussi impliqué dans son temps écrit une pièce comme La Mouette.

Est-ce cela qui résonne avec aujourd’hui ?

Effectivement, le rapport avec la situation actuelle m’est apparu comme évident, alors qu’on se retrouve dans une crise européenne fondamentale, politique et humanitaire, par rapport aux réfugiés.

Quel est le lien avec ce que nous vivons ?

Tchekhov écrit cette pièce qui semble uniquement centrée sur le théâtre et l’amour, alors que dans son pays règnent la pauvreté, les épidémies, la famine. Et il écrit une pièce sur un milieu d’artistes et d’intellectuels qui, malgré le fait qu’il faudrait agir politiquement, restent dans leur bulle, prennent des vacances, sont obsédés par leur carrière, leur vie dans la littérature et le théâtre, et leurs petites histoires d’amour malheureuses. Leur regard n’est pas ouvert sur la situation autour d’eux.

« La Mouette » est aussi une pièce qui parle de théâtre, des anciens et des modernes, de la recherche de nouvelles formes…

Bien sûr. Et la question est assez complexe pour moi. (…) La question qui m’intéresse au plus haut point dans la pièce, c’est celle de savoir si Kostia est un véritable artiste, un écrivain doué, ou un enfant gâté qui a un problème avec sa mère. Y a-t-il quelque chose de vraiment révolutionnaire dans son écriture ? A l’époque, c’était le cas, évidemment. C’est drôle, d’ailleurs, de voir Tchekhov ressentir le désir d’écrire comme les symbolistes de l’époque, de voir cet écrivain naturaliste parler de l’âme du monde et de ­métaphysique.

Et du coup, vous jouez avec ­différentes formes de théâtre contemporain…

Oui, c’est un plaisir, aussi, de jouer avec ça, de citer plusieurs formes de théâtre avant-gardistes du XXe siècle, d’Artaud aux actionnistes viennois… En même temps, je ne porte pas de jugement sur le fait que Treplev soit un génie révolutionnaire alors que Trigorine incarnerait la convention. Je regarde plutôt la pièce comme la confrontation entre ce qu’on est quand on démarre comme artiste, où l’on veut bouleverser les formes existantes, et ce qu’on devient en mûrissant, où le savoir-faire et la dimension humaine deviennent plus ­importants.

On peut d’ailleurs penser que Tchekhov a mis de lui-même dans les deux personnages, ­Treplev et Trigorine…

Absolument. Et moi je peux m’identifier avec les deux aussi. Mais on ne peut pas s’empêcher de raconter l’histoire de deux générations, et à la fin de la pièce, Treplev est mort et Nina est complètement détruite, tandis que Trigorine et Arkadina continuent comme s’il ne s’était rien passé. (…)

  • Fabienne Darge (Lausanne (Suisse), envoyée spéciale)
    Journaliste au Monde

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/scenes/article/2016/05/24/thomas-ostermeier-pour-tchekhov-les-artistes-ne-sont-pas-des-etres-surdoues_4925130_1654999.html#WIqJTq1GW7iFVoP3.99

       

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