The Lunchbox2

“The lunchbox”, un film de Ritesh Batra

Ce n’est pas un résumé du film mais une présentation de la ville de Bombay, de l’histoire des porteurs de gamelles avec l’éclairage donné par l’anthropologue invitée à une des projections au Sirius et du réalisateur Ritesh Batra.

Dans toutes les civilisations, la préparation du repas a une importance certaine. À Bombay, Ila (femme de la classe moyenne et de religion hindoue) concocte de bons petits plats pour son mari. Un système ingénieux de portage permet aux hommes de se restaurer à moindre coût sur leur lieu de travail.

Ce film est à la fois un documentaire sur plusieurs quartiers et classes sociales de la mégapole qu’est Bombay avec ses 17.000.000 d’habitants (1), une réflexion sur la condition féminine dans les classes moyennes et également sur la dureté de la vie. Mais c’est aussi une histoire sentimentale entre deux personnes souffrant de solitude et reliées par une erreur de distribution de ces fameuses gamelles.

Lorsqu’on se promène à Bombay à l’heure du déjeuner, on découvre le manège de ces hommes habillés en blanc et coiffés d’un petit calot de la même couleur. Ce ne sont pas des religieux, mais des porteurs de gamelle, les dabbawalahs.

La circulation y étant dramatiquement paralysée, les travailleurs des classes modestes préfèrent le transport ferroviaire aux transports routiers. Quittant très tôt leur domicile pour arriver à l’heure sur leur lieu de travail, ces petits employés, pour ne pas avoir recours à la restauration rapide, se font livrer le repas de la mi-journée – préparé tranquillement par leurs femmes dans la matinée suivant les prescriptions alimentaires de leur caste – par les dabbawalahs, qui, dans chaque quartier collectent, trient et rassemblent les boîtes, marquées des noms des destinataires et de l’adresse de livraison.

À chaque gare, les boîtes sont remises à un dabbawallah local, qui les livre aussitôt à l’adresse correspondante. Les boîtes vides sont rassemblées après le déjeuner et renvoyées dans leur maison respective, le tout pour une somme minimale et avec la plus grande ponctualité. Le taux d’erreur est estimé à 1 pour 16 millions, y compris au plus fort de la mousson. 175 000 clients par jour sont ainsi approvisionnés depuis plus d’un siècle.

Le cinéaste indien Ritesh Batra a imaginé l’impensable, l’erreur de livraison, et en a imaginé les conséquences. Tout est exprimé avec beaucoup de finesse et d’humour : les trains bondés où l’on ne peut plus s’asseoir, tout comme pour Saajan qui est chrétien (l’excellent Irrfan Khan), l’impossibilité de réserver une tombe allongée au cimetière, l’étude d’Harvard sur le transport des boîtes qui est véridique. La place manque même au cimetière!

Issus de milieux sociaux et de religions différents, la jeune femme et ces deux hommes ont en commun une même solitude et l’indifférence qui les entoure. L’espoir – sans doute vain – d’une échappée à la mélancolie ambiante anime ces êtres simples, sympathiques et injustement solitaires, qui nous donnent une leçon d’optimisme dans des conditions de vie particulièrement difficiles. Le personnage de Shrek joué par Nawazuddin Siddiqui, acteur de la nouvelle vague du cinéma indien, qui prend son destin en main et finit par se marier avec son amoureuse (mariage musulman), les porteurs de gamelles, le cireur de chaussures montrent qu’on peut s’en sortir avec des petits moyens.

Le cinéma occupe une place importante dans la vie quotidienne des indiens, tout comme la musique. En Inde, tout le monde s‘approprie la chanson avant la sortie du film.
Ici, on découvre la prouesse du hors champ et de la synchronicité : on ne montre jamais la voisine qui donne des conseils à Ila (l’actrice de théâtre Nimrat Kaur) pour rendre ses plats cuisinés irrésistibles. Elles ne sont jamais dans le même champ, tout comme Ila et l’inconnu pour qui elle cuisine. Pourtant nous sommes touchés par la relation existant entre eux,  exprimée avec finesse et humour.

Tout au long du film, on ne nous montre pas ce qu’on nous dit. Ritesh Batra met en œuvre des moyens visuels et sonores tissant des liens entre les personnages : le ventilateur, les lettres, la musique romantique lorsque Saajan lit une des lettres, le bruit de sa respiration qui traduit son émotion, la chanson des enfants qui jouent dans la rue, la chanson du film dont parle Saajan dans une de ses lettres et qu’Ila  réclame à sa voisine. Tous ces éléments servent également de raccord entre les différentes séquences. Un raccord c’est un élément sonore ou visuel (couleur, objet, voix, bruit, musique)) permettant de passer d’un plan à un autre sans gêner la perception du spectateur.

Saajan écrit et lit en anglais, comme la classe moyenne urbaine en Inde, Ila en hindi. C’est cela qui a sans doute touché les indiens et contribué au succès du film dans tout le pays. La langue de l’état du Maharashtra où est située Bombay est le maharati.

L’image du fonctionnaire semble dépassée, mais elle correspond à la réalité du travail dans une partie de la ville. Il y a plusieurs Bombay dans Bombay.

Les porteurs de gamelle appelés gaddi (livreurs) chantent pendant les trajets ; l’investissement religieux est important. Ils sont environ trois mille et les mukadams (contremaîtres) 2000. Ils restent attachés à leur village situé à 150 km de Bombay d’où ils partent entre 4 et 5 heures chaque matin. Leur habit blanc est la tenue des paysans. Le métier existe depuis 120 ans, il s’est construit au fil du temps. A l’origine, c’est un britannique qui avait demandé à son employé de lui apporter les repas.

Ils refusent le système des castes. Ils sont illettrés, mais il y a une telle solidarité entre eux que lorsqu’un nouveau client est ajouté, ils décryptent le trajet grâce à un code de signes et de couleurs appliqué à chaque tronçon (trait rouge puis cercle jaune, etc..). Ils ne savent pas forcément d’où vient la boîte puisque celle-ci passe entre les mains de 4 à 5 porteurs, ni où elle va, seuls les maîtres le savent. Le seul nom connu, c’est le point de départ.

Ritesh Batra appartient à la génération de la nouvelle vague du cinéma indien. Son film a un profil un peu particulier : c’est à la fois un cinéma d’auteur et une comédie romantique. Grâce à la vie qui s’en dégage, il parvient à donner une image positive et de l’espoir malgré les épreuves traversées par chacun des personnages.

La singularité des porteurs de gamelles a inspiré l’écrivain Salman Rushdie dans « Les versets sataniques » : « Pendant son enfance, on l’emmena dans la ville-garce, sa première migration ; son père y avait un emploi parmi les inspirateurs aux pieds ailés des futurs quatuors de pousseurs de chaise roulante, les porteurs de repas ou dabbahwallah de Bombay »

Je vous recommande le livre d’Alexandra Quien, anthropologue indianiste, « Dans les cuisines de Bombay » où elle décrit très bien les petits métiers et l’ambiance de la ville.

(1)    – l’aire urbaine de Bombay réuni 18.200.000 habitants, celle de Paris 12.200.000 hab.-

 

       

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