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“Smoking no smoking”, d’Alain Ayckbourn au Théâtre des béliers

L’Accompagnie / Théâtre du Rif

La vie serait-elle une suite de choix hasardeux pris par des gens indécis comme feuilles mortes et qui n’égalent pas leur destin, comme l’écrivit Apollinaire.

C’est bien ainsi que les choses se passent dans Smoking no smoking un des plus grands succès d’Alain Ayckbourn, le célèbre dramaturge anglais, et qui fut repris dans le film d’Alain Resnais. Tout commence avec cette question délicate Madame Célia va-t-elle ou non allumer une cigarette. Décision bien banale, convenons-en, et qui va pourtant entraîner d’inattendues conséquences. Ceci va constituer le système dramaturgique de la pièce qui repose à chaque instant sur des alternatives aussi triviales que décisives. Ainsi l’auteur va battre et rebattre les existences de ses personnages dont les chemins vont se croiser ou s’éloigner et générer des situations contradictoires : des disputes ou des réconciliations, des amours contrariées ou de brèves étreintes, des crises de larmes ou des instants de bonheur, plutôt rares, il est vrai.

Le décor de ces menues aventures et de ces misérables mésaventures est à l’image de ces vies étriquées. Un vague jardin et sa cabane, une pelouse que l’on songe à remplacer par un dallage, quelques chaises et une table pour l’heure du thé ou quelque autre rituel, bien anglais, cela va de soi. Quant aux héros eux-mêmes, ils vont par paires comme toute bonne alternative. La servante de Madame, ronchonne et éprise d’un jardinier un peu abrupt qui passe pour quelques travaux ; la maîtresse des lieux frustrée et passablement hystérique et son mari un Directeur d’école blasé et alcoolique et toujours sur le point d’être débarqué par son conseil d’administration.

Mais le charme de la comédie tient aussi à cet art de subvertir le langage. De proférer comme d’importantes révélations des propos oiseux, des échanges convenus, des remarques insipides qui confinent à l’absurde tant elles sont banales. Mais prenons garde à cette apparente insignifiance… Car les sentiments, les désirs, les vives contrariétés, les violentes désillusions se glissent dans les interstices de ces phrases toutes faites, de ces formules de politesse, de ces stéréotypes langagiers qui sont aussi le lieu de tous les dangers. Ici encore s’insinue le fiel de la médisance, de la malveillance, en mesquines remarques, en reproches à peine voilés, en ressentiments mal dissimulés. « Si les gens arrêtaient de se parler, il y aurait moins de malentendus », note finalement le jardinier, ce philosophe sans le savoir eût dit Sedaine.

L’Accompagnie/Théâtre du Rif a choisi de monter cette pièce avec deux acteurs dont chacun assume deux rôles. Economie du spectacle oblige, pensera-ton. Heureuse façon aussi de souligner le caractère binaire de l’action. Et l’on ne saurait achever notre propos sans évoquer la performance de Gwénaël Ravaux et d’Antoine Séguin qui passent d’un personnage à l’autre avec une belle vraisemblance et qui, sur un rythme soutenu, recréent les kaléidoscopiques moments d’existences brisées, dans tous les sens du terme.

Y.SIMON. Association Maison de la culture. Le Havre.

       

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