Retour d’Avignon : Pièces de guerre, Eschyle, mise en scène Olivier Py

« XERXÈS. Fais éclater tes sanglots. LE CHŒUR. Hélas! hélas! hélas! Oui, je veux gémir encore.. »

Comment ne pas voir que le théâtre et en particulier les Pièces de guerre présentées par le directeur du festival d’Avignon, font le portrait de notre époque, dans une scénographie toute en sobriété, avec pour seul décor l’église de la Chartreuse à Villeneuve-lez-Avignon, digne référence aux dieux ?

Disposés de part et d’autre, nous levons un peu la tête pour regarder les trois comédiens en légère contreplongée, sur une longue estrade noire. Des costumes sombres très simples. Des allers et venues, des face à face, des courses. Seul résonne le texte porté par les voix fortes des comédiens, aux gestes austères, sous les arches et des vitraux, au pied des murs de pierre troués de portes. Dans des niches sont les dieux antiques que Mireille Herbstmeyer invoque en se frappant rituellement la poitrine. Les comédiens sont magnifiques pendant 4heures. Théâtre « élitaire » pour tous selon Jean Vilar.

 

eglise-chartreuse 

 

 

Prométhé enchainé est un éloge des sciences et des arts face à l’ignorance, de la force de l’esprit et de la parole de l’humanité face à la violence des Titans, socles de la démocratie. « Écoutez  quel était le triste destin des mortels, et comment ces êtres, stupides jadis, acquirent, grâce à moi, raison et sagesse. » Frédéric Le Sacripant joue le demi-dieu puni en rebelle têtu et audacieux contre le terrible Zeus.

Les Suppliantes évoque les effrois des exilés et les lois de l’hospitalité. Ah ! La sagesse du roi d’Argos et la protection des habitants qui accueillent Danaos – Philippe Girard plein de prudence et de dignité – et ses filles, contrairement à nos pays qui refoulent les migrants actuels ! « Le peuple a ratifié d’une voix unanime la proposition de nous traiter comme des habitants du pays, comme des hommes libres ».

Dans Les Sept contre Thèbes, en dépit des supplications des femmes, le roi de Thèbes anticipe habilement et avec enthousiasme les duels  aux portes de la ville : chaque attaquant doit trouver face à lui un guerrier correspondant à sa force, à l’image de son bouclier censé impressionner l’ennemi. A la septième porte, celle de Dirké, Etéocle se battra contre son propre frère, Polynice. La ville est sauvée mais les deux frères d’Antigone et Ismène ont mené un combat fratricide à l’instar de nombreux peuples d’aujourd’hui dont la proximité est historique.

Dans Les Perses, il ne se passe rien devant nous, les évènements ont eu lieu, et les récits du messager nous font tout voir : « Entassés dans un espace resserré, nos innombrables navires s’embarrassent les uns aux autres, s’entrechoquent mutuellement de leurs becs d’airain : des rangs de rames entiers sont fracassés. Cependant la flotte grecque, par une manœuvre habile, forme cercle alentour, et porte de toutes parts ses coups. Nos vaisseaux sont culbutés; la mer disparaît sous un amas de débris flottants et de morts; les rivages, les écueils se couvrent de cadavres.»

Rien n’est plus éloquent et magnifique que l’énumération des grands guerriers morts sur le champ de bataille : Pharandacès, Susas, Pélagon, Datâmes, Agdabatès, Psammis, et Susicanès, Memphis, Tharybis, Masistrès, Artembarès, Hystechmas….

Sur cette estrade noire où ils se font face, à la fin de la narration épique qui constitue la tragédie, Xerxès désespéré crie au Chœur de partager sa douleur et celle de la reine Atossa, après la défaite écrasante de son armée à Salamine (guerre à laquelle Eschyle a participé en 480).

« XERXÈS. Baigne tes yeux de larmes.

LE CHOEUR. Mes larmes ruissellent.

XERXÈS. Réponds à mes cris par tes cris.

LE CHOEUR. Hélas! Hélas! Hélas !

XERXÈS. Retourne en gémissant à ton foyer.

LE CHOEUR. O Perse! Perse! Pousse un cri de douleur.

XERXÈS. Oui, que le cri de douleur remplisse la ville !

LE CHŒUR. Poussons des sanglots ! Des sanglots, des sanglots encore !

XERXÈS. Avancez lentement ; poussez vos cris de douleur.

LE CHŒUR. O Perse ! Perse ! Pousse un cri de douleur.

XERXÈS. Hélas! hélas! Notre flotte, hélas! hélas! Nos vaisseaux ont péri.

LE CHŒUR. Je t’accompagnerai avec de tristes lamentations ! »

­Alors, par le rythme précipité du dialogue, par leurs voix, leur jeu, les accents de deuil de Frédéric Le Sacripan et de Philippe Girard sont des clameurs d’un tourment si profond, sans consolation ni apaisement possibles, qu’elles touchent ce point secret du spectateur où est enfouie sa propre intimité avec la mort.

C’est là la réussite de la mise en scène d’Olivier Py.

Dans cette tragédie, où l’orgueil, la présomption, la folie du fils de Darius lancé dans une attaque absurde, sont blâmés par Eschyle, le spectateur participe à la déploration. Il trouve ici les échos de ses peines personnelles. Il pleure ces désastres anciens et les désolations du présent. Salutaire incarnation du monde, épreuve de notre propre position…. 

« La culture, c’est l’avenir. Son rôle est de donner du sens, particulièrement quand il n’y en a pas. L’émotion esthétique est fondamentale. C’est la clé qui ouvre tous les possibles. » C’est ce qu’affirme à juste titre Olivier Py et le cadeau qu’il nous offre.

Isabelle Royer

       

A propos de l'auteur

Présidente de la MCH

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