Retour à Reims

Retour à Reims.

 

Didier Eribon a écrit « Retour à Reims » en 2009. C’est à la fois un récit très personnel et une analyse politique et sociologique.  Il raconte dans ce livre son retour dans sa ville natale après des années de rupture et d’exil, retour qu’il n’a pu envisager qu’après la mort de son père avec lequel ses rapports avaient toujours été très conflictuels. Il y évoque son enfance et son adolescence dans la cité du Chemin vert, sa famille ouvrière, et le poids écrasant d’un conditionnement social contre lequel bute sa différence : son goût pour la lecture, pour les études, ses convictions politiques et son homosexualité. Pour pouvoir être lui-même, il lui fallait partir, rompre, renier un monde étriqué où il ne pouvait plus respirer et dont il avait honte. Et ce monde lui est devenu étranger. Parallèlement au récit du retour, à l’évocation du passé, le livre est aussi une réflexion politique sur le monde ouvrier, le rapport de classe, de domination, le sentiment d’abandon ressenti par un groupe social qui a perdu sa cohésion, ses solidarités, son identité, et qui trouve un refuge illusoire auprès du Front National. On pense forcément à l’œuvre d’Annie Ernaux, à Edouard Louis…Et le propos reste terriblement d’actualité.

Laurent Hatat a fait une adaptation théâtrale du livre de Didier Eribon, et avec son autorisation c’est à cette adaptation que la compagnie Tux-Hinor (Chantal Lebourg, metteuse en scène et Evelyne Deschamps, Mickaël Millet, Michel Martret, ses trois comédiens) s’est « attaquée ».

Je suis allée voir la pièce vendredi au Satellite Brindeau, où elle a été jouée deux soirs de suite à guichet fermé. L’enjeu était de transposer sur une scène non seulement le parcours d’un individu mais aussi tout ce que ce parcours raconte et explique d’un contexte sociologique et politique. Sans que cela ressemble à une conférence universitaire ennuyeuse. Ou à un discours militant frontal sans doute impropre au théâtre. L’enjeu est réussi. On ne s’ennuie pas. 

Parce que l’accent est mis sur la relation très touchante entre la mère et son garçon : La mort du père a rendu possible le retour du fils. Il est arrivé tendu, encore chargé de sa colère, de ses reproches, de ses rejets et, reprenant un dialogue interrompu avec sa mère autour de leurs souvenirs communs, de photos redécouvertes et d’un repas partagé, il va peu à peu renouer des fils et pouvoir envisager une réconciliation avec lui-même en tant que fils d’ouvrier.

Parce que l’analyse qui accompagne et éclaire le parcours du fils, celui du père et de la famille est prise en charge par un troisième personnage, la « conscience », créé par Chantal Lebourg : un homme assis au premier rang, qui se lève plusieurs fois pour s’adresser aux spectateurs et donner l’éclairage théorique, politique à ce qui se dit et se joue sur la scène et qu’il a suivi avec beaucoup d’attention. Et ça ne pèse pas. Il incarne peut-être l’image d’un père « idéal » et conciliateur.

Le fils mesure la distance mais laisse tomber la colère, grâce certainement à ce beau personnage de mère qui réclame « le droit de penser ce qu’elle veut chez elle », qui ne comprend pas tout de ce fils inattendu mais qui conserve en elle un amour intact et un solide goût du bonheur. A l’image de cette valse qu’ils improvisent tous les deux, de ce rire partagé en regardant ensemble d’anciennes photos pour retisser en douceur des liens pacifiés. Les deux comédiens sont à la hauteur de cette émotion.

La fin est très belle. Il n’est plus temps pour le fils de s’enfermer de nouveau dans la blessure des regrets stériles. La mère va à l’essentiel. Oui, ils se reverront bientôt.

 

La pièce sera reprise au Poulailler les 23 et 24 novembre prochains.

 

Véronique Garrigou

       

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