Une plasticienne attentive à « tous les oubliés », Sylvie Blocher.

Dans le journal Le Monde, Emmanuelle Lequeux analyse l’originalité de Sylvie Blocher exposant à Sète des oeuvres fortes.

« Tous les artistes n’ont pas cette grâce, de toucher le public en son âme et conscience. Sylvie Blocher est de ceux-là. A fleur de peau, au sens noble : poreuse au monde, attentive à toutes les marges, une plasticienne intranquille, qui, depuis plus de trente ans, travaille sans relâche, d’installations vidéo en expériences urbaines. Pourtant, la France l’a négligée, quand les étrangers la réclament. Trop sensible, trop engagée dans le champ social ? A observer les visiteurs bouleversés de son exposition au centre d’art contemporain de Sète, on comprend ce à côté de quoi l’Hexagone est passé. Héritière du black power d’Angela Davis comme d’Edouard Glissant et de sa théorie du Tout-Monde, cette influente professeure aux Beaux-arts de Cergy fonce tête baissée sur tous les potentats : machistes du modernisme ou mafia chinoise de Toronto, rien ne lui fait peur. (…)

« Avez-vous une idée pour changer le monde ? » Il y a un an, Sylvie Blocher a publié cette petite annonce dans un journal du Luxembourg, pour une exposition au Mudam, musée d’art contemporain luxembourgeois. « Sur cent personnes, à peine cinq avaient de bonnes idées, les autres étaient dans la plainte et le désespoir », constate-t-elle alors.

Qu’à cela ne tienne, elle invite ces anonymes, comme elle le fait pour chaque exposition. Dans le hall du musée, elle a construit un mécanisme d’acrobate, filins et harnais, qui les propulse à douze mètres du sol. Elle les filme. Leurs envolées ouvrent l’exposition sétoise, sur quatre écrans. « Ils étaient dans un moment très particulier entre eux et leur corps, raconte-t-elle. Certains étaient dans une joie inouïe, d’autres hurlaient ou lâchaient prise.Une jeune femme, rwandaise, s’est envolée dans un cri de douleur, revivant son trauma. Elle m’a confié après : “Avec vous, j’ai lâché les morts”. » Des mots qui remuent cette enfant des années 1950, dont tout le travail consiste à comprendre « comment la modernité, qui a produit tant de choses magnifiques, a pu s’effondrer avec les exterminations de la seconde guerre mondiale ». Depuis son premier projet, consacré à Nuremberg, elle s’efforce de faire en sorte qu’à travers ses films, « l’histoire nous affecte et nous déplace, qu’elle ait une résonance intime et complexe, afin que jamais elle ne se reproduise ».(..)

Cela la conduit auprès de tous les oubliés. (…) « Donner aux gens une autre place que celle qu’on leur a allouée, les emmener ailleurs. » Elle n’a pas d’autre ambition. (…) C’est le secret de cette exposition à Sète, exceptionnellement populaire.

Pendant un mois, Sylvie Blocher a accueilli les habitants, leur demandant « d’offrir quelque chose au centre d’art ». Un homme est venu des Cévennes pour lui confier « l’histoire de cette Marianne qui ne [l]’aimera jamais », et avouer « aujourd’hui, vous êtes Marianne, je vous offre ma présence ». Un pêcheur se souvient des trois baisers de sa mère quand il sortait du port, un ancien évoque la guerre d’Espagne. Elle accepte tous les récits, fous ou anodins. Puis retranscrit sur les murs, à la main, ces confidences. « Comme des fictions, qui nous permettent de regarder le monde différemment. » Un quidam est venu avec ces mots, empruntés à Nietzsche : « Il faut du chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse. » On ne saurait mieux la définir. »

« S’inventer autrement – Sylvie Blocher », Centre régional d’art contemporain, 26, quai Aspirant Herber, Sète. Tél. : 04-67-74-94-37. Du mercredi au lundi de 12 h 30 à 19 heures, le week-end de 14 heures à 19 heures. Jusqu’au 31 janvier. crac.languedocroussillon.fr

 
  • Emmanuelle Lequeux (Sète (Hérault))
    Journaliste au Monde

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/arts/article/2016/01/25/l-artiste-sylvie-blocher-rend-criants-les-echos-du-monde_4852859_1655012.html#rctso5FTqxuQ9rDF.99

       

A propos de l'auteur

Présidente de la MCH

Ajouter un commentaire

Rubrique des spectateurs

 
Portrait fragmenté
George Sand, Aurore Dupin, fragments d’intimité Isabelle Krauss est George Sand. On connait la romancière auteure de plus de soixante-dix romans, cinquante volumes d’oeuvres diverses dont des nouvelles, des contes, des pièces de théâtre et des textes politiques. Aurore Dupin est devenue George Sand. A une époque où les femmes étaient sous la tutelle d’un
L’Histoire en chansons
Chat noir Ces comédiens, chanteurs, danseurs sont alertes, vifs, souvent drôles. Ils ont étudié précisément les documents, et composent une reconstitution historique. Ils nous invitent à pousser la porte d’un cabaret mythique Le Chat noir ouvert par Rodolphe Salis entre 1882 et 1897. Le créateur applique une nouvelle formule avec poètes, musiciens, chansonniers, peintres. Fantaisie,
Dieu est un chômeur de plus
Le CV de Dieu Le choix des comédiens est capital. C’est une lapalissade, mais si Dieu n’était pas interprété par JF. Balmer, la pièce de Jean-Louis Fournier n’aurait pas la même saveur.  On l’a vu au cinéma, à la télévision, au théâtre. Il a joué Louis XVI, Richard Wagner, Henry IV, Racine, Malesherbes, Georges Pompidou…C’est
Le comédien est un boxeur
L’effort d’être spectateur Pendant un long moment Pierre Notte a des gants de boxe : une sorte de Prométéo à la Rodrigo Garcia, mis en scène par François Berreur,  vu au Volcan, au Havre, il y a plusieurs années. Prométéo, le Titan qui a donné l’art aux hommes  : « Comme le boxeur, qui se relève
L’homme qui a des amis n’est pas un raté
La vie est belle On pourrait s’étonner qu’une compagnie adapte au théâtre le film La vie est belle de Franck Capra, avec James Stewart, d’après The greatest Gift, une nouvelle de Philip Van Doren Stern. Ce film d’après-guerre, 1946, est devenu un classique projeté à Noël, adoré par les américains et par les cinéphiles. La
Une rencontre
Une chambre en attendant Son fils est parti « faire le djihad ». Il a 20 ans. Depuis, son père dit qu’il est parti en voyage. Dans une chambre d’hôtel à la frontière turco-syrienne, il attend, son fils l’a appelé pour rentrer. Il est venu et il tourne en rond.               

La MCH sur Facebook

 
Nos bons plans
sur notre sélection de spectacles ...
Coups de coeur
Les événements à ne pas manquer...
J'adhère à la MCH
Téléchargez le bulletin d'adhésion ...
Créer un profil
pour soumettre mes événements ...