Parution : Critique du jugement, de Pascal Quignard

par Bertrand Leclair, écrivain

« Ne jugez jamais !…», s’exclamait le jeune André Gide à l’issue de ses Souvenirs de la cour d’assises (Gallimard, 1914), traumatisé par l’expérience qu’il venait de vivre en tant que juré : l’horizon du jugement, c’est toujours la mise à mort (ou l’acquittement, ou son sursis, qui sans jeu de mots en relèvent, de la mort). A sa ­manière éminemment singulière, Pascal Quignard renouvelle l’injonction dans ce livre important qu’est Critique du jugement, et l’élargit à toute forme de jugement, y compris esthétique, après avoir rappelé que « Kant publie Kritik der Urteilskraft en pleine Terreur. Le “pouvoir d’évaluation” – la Beurteilung – plonge ses racines dans la “crainte du regard de l’autre” ».(…)

Renversant les rapports de force ordinaires, il dresse un acte d’accusation implacable au nom de la création, c’est-à-dire du surgissement de l’inouï, de la génération, du ­désordre vital et, au bout du compte, au nom d’une puissance de vie irréductible au jugement : l’amour. L’amour, comme la littérature (écrire, lire) réclame l’écart ; aucun échange véritable ne peut advenir sous le joug collectif du jugement de tous sur chacun. Juger la personne qu’on aime, c’est déjà ne plus l’aimer, la mettre en pièces (ici les qualités, là les défauts), les enfants le savent. Juger un livre, lui mettre ou non des étoiles, c’est le traiter comme un objet, c’est récuser d’avance l’utopie rimbaldienne qui hante la littérature, celle d’atteindre une langue qui serait « de l’âme pour l’âme ».(…)

Renaître au désir de lire et d’écrire

Aussi composite qu’il est méticuleusement composé (quatre parties qui sont autant de saisons du geste de création), le texte tire sa grande force de sa radicalité. Il prétend en finir avec la notion de jugement, l’exploser façon puzzle. D’une certaine manière, il soulage ainsi le critique de l’aporie qui le menaçait : le texte échappe de facto au jugement, il est au-delà, il est « à prendre ou à laisser ». Et l’on prend, évidemment, on plonge dans ce fleuve mêlant le vécu et la grande érudition pour mettre la langue en branle, renaître au désir de lire et d’écrire en toute liberté. Tout le livre témoigne de cette liberté : se soustraire au jugement projette l’auteur, non pas par-delà le bien et le mal, mais par-delà la roue infernale du grotesque et du sublime, condition sine qua non pour parvenir à dire la souffrance très réelle qu’amène toujours la publication, même lorsque l’on est fêté, célébré comme peut l’être l’auteur de Vie secrète (Gallimard, 1998).

C’est depuis le geste de création lui-même que Quignard déploie ainsi une pensée littéraire qui vient élargir, ou prolonger, anticiper peut-être, la réflexion philosophique construite par Gilles Deleuze dans Critique et clinique (Minuit, 1993), et tout particulièrement dans le chapitre « Pour en finir avec le jugement ». « C’est peut-être là le secret : faire exister, non pas juger », disait Deleuze, qui ajoutait : « S’il est si dégoûtant de juger, ce n’est pas parce que tout se vaut, mais au contraire parce que tout ce qui vaut ne peut se faire et se distinguer qu’en défiant le jugement. Quel jugement d’expertise, en art, pourrait porter sur l’œuvre à venir ? »(….)

Critique du jugement, de Pascal Quignard, Galilée, 264 p., 27 €.

Signalons, du même auteur, la parution de Sur l’idée d’une communauté de solitaires, Arlea, 96 p., 8 €.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/livres/article/2015/04/08/pascal-quignard-insoumis_4611802_3260.html#18PhpZpREsqIe8Yt.99

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Présidente de la MCH

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