8-Shiro Takatani
tabac rouge-

Ombre et incandescence, Tabac rouge

Les 20, 21, 22 mai, au Volcan, la Compagnie du Hanneton/ James Thiérrée présentait : TABAC ROUGE.

 

Dans un décor métallique et électrique, au milieu de meubles à roulettes qui se déplacent comme des insectes, se meuvent des créatures ondulantes autour d’un monarque déchu. A lui, ce qui reste sans doute d’un pouvoir perdu est cela : un majordome soumis qui tente parfois de se rebeller et une petite troupe juvénile, instable, qui finira par lui devenir hostile. Se distinguant de cette colonie, évolue une nymphe câline, renversée et renversante, la seule qui semble attachée au tyran, le distrait, et tente de le sortir de sa torpeur.
Ce royaume rouillé est peut-être au fond de la mer, ou bien au cœur d’une planète indiscernable, ou alors le refuge souterrain de survivants mutants. Les corps plastiques y tournoient, se transforment dans des contorsions sensuelles et stupéfiantes. Il y règne une activité incessante qui pourrait paraître sans but mais qui est finalement la représentation du désir très humain d’être ensemble, ne serait-ce que pour se montrer ou s’affronter.
Il n’y a dans cet univers aucune parole, ou alors inventée, borborygmes et sons incongrus, voix flûtées, cris enfantins. Il reste le geste, la mimique, et cela suffit à nous faire comprendre que ce monde est en colère. Ce qui pourrait être une histoire sans parole, fait bien plus fort : il n’y a pas , non plus, d’histoire. Mais un spectacle combien fascinant.
James Thiérrée, dans la peau du vieux roi, apporte une autre dimension, troublante, à ce ballet fantasque : un instant sa silhouette, de dos, qui nous en rappelle une autre, en un hommage furtif ; sa réaction alors qu’il regarde une photographie, s’interroge et file se voir dans un miroir, comme s’il y reconnaissait brusquement quelqu’un, et en était lui-même bouleversé. A sa manière de fumer la pipe, face au public, dans un geste provocateur, on se souvient de La ruée vers l’or, Les lumières de la ville, quand Charlie Chaplin fume le cigare. Or, pipe ou cigare, il s’agit toujours de tabac rouge. La dédicace surgit, ça et là, comme un mouvement irrépressible, comme un défi au spectateur, ou une connivence. Cela est précisément ce qui caractérise Tabac rouge, où l’intention éclatante d’offrir un spectacle d’une maîtrise absolue, s’accompagne, comme en sourdine, de l’écho d’un monde intime et secret.
Le spectateur peut se sentir à la lisière de quelque chose qui lui est refusé, témoin ébloui d’un magnifique engrenage sans possibilité d’en obtenir la clé.
L’humour, la virtuosité, l’invention, la tendresse, suppléent cependant à cette possible frustration qui, tous comptes faits, ouvre les portes à notre imaginaire.

       

A propos de l'auteur

Commentaires

  • By Véronique Garrigou - on

    “Tabac rouge” a aussi été pour moi l’occasion de belles émotions. Je n’ai pas cherché à “comprendre” quelque chose. Il me semble que les images y étaient offertes à chacun, et à chacun de se les approprier. Roi déchu, savant fou, monarque de science-fiction, héros d’un opéra parti en vrille, fantôme décalé de Chaplin…Quelque chose de luxuriant, de décadent, de baroque, de poétique, de mélancolique aussi, qui a fait se lever toute la salle, manifestement touchée. Ce n’est pas rien.
    Véronique Garrigou

  • By Isabelle Royer - on

    TABAC ROUGE : visions croisées !

    Après avoir vu Tabac rouge de James Thierrée, nous avons lu ce blog dont voici quelques extraits, http://theatredublog.unblog.fr/2013/06/27/tabac-rouge/
    Nos adhérents nous ont alors fait part de leur réaction. C’est le plaisir et l’enrichissement de cet échange que nous publions ici.
    Sur le blog :
    « C’est son cinquième spectacle, et le premier où il n’apparait pas sur scène. (…)
    Mais son travail, qu’il orientait davantage vers le mime et l’acrobatie de haut niveau, comprend cette fois, de nombreux moments dansés (…)
    C’est, il faut le reconnaître, assez remarquable sur le plan technique : imaginez un grand mur de perches imbriquées les unes dans les autres avec des châssis de miroirs, mur que les régisseurs déplacent, et qui, à la fin, happé par des filins, se retrouve à l’horizontale au-dessus de la scène. C’est d’une virtuosité exemplaire, comme le sont les enchaînements musicaux ou chorégraphiques. (…)Mais cela donne quoi sur le plan artistique? Désolé mais vraiment pas grand-chose d’intéressant! (…) »
    Philippe du Vignal

    Une jeune correspondante russe, Anastasia Patts, doctorante à Paris, donne aussi ses impressions sur ce spectacle… Point de vue :
    « Le public s’habitue sans doute à ne pas chercher une histoire chez certains metteurs en scène de théâtre visuel, au motif qu’une vraie création se produit, non pas sur le plateau mais dans son imagination. Comme dans les spectacles oniriques de James Thierrée: La Symphonie du hanneton, La Veillée des abysses, Au revoir parapluie et Raoul, qui se révèlent très achevés et même d’une indéniable cohérence). Dans T, on cherche les trois principes fondamentaux de narration: une intrigue, un pic et un dénouement mais difficile de les définir…
    On essaye de trouver une explication à ces images de corps de comédiens/danseurs, dont on espérait percevoir les émotions. Mais, déception, c’est plutôt les changements de cette grande plaque de miroirs (tour à tour verticale, horizontale, ou inclinée) au mécanisme complexe qui nous fascinent!
    Et quand on essaye de voir les rapports entre le spectacle et la scénographie, on se perd en conjectures. Naturalisme? Surréalisme? Symbolisme? Pas d’interaction entre le décor et le jeu des comédiens! Les reflets vacillant des miroirs opaques et tremblants semble évoquer la fragilité de l’existence. La fumée du tabac au début, les personnages clones issus de l’imagination du protagoniste (Denis Lavant), ou de ses hallucinations narcotiques, leurs métamorphoses, la disparition du héros dans les dessous … tout cela rappelle le fameux baroque de La vie est un songe et le caractère illusoire de la vie, de la frontière confuse entre réalité et imagination. (…)
    Anastasia Patts

    Addendum du 27 février:
    « Cet article me semble bien sévère! J’ai vu ce spectacle avec plaisir. Certes on peut trouver des reproches à faire en sus des fumigènes, mais Ph. du Vignal s’en est largement chargé ! peut-être Tabac rouge s’est bonifié depuis, il y avait de quoi se mettre sous l’œil et dans les noreilles, le public à applaudi longuement et les rappels se sont succédés! Ce qui prouve que je n’était pas seule à apprécier le beau travail. »
    Claudine Chaigneau

    2/ Nos adhérents réagissent :
    « J’exprimerai un certain désaccord avec les critiques transmises par Sylvie. Tout d’abord ces critiques concernent la création en 2013. Le rôle principal a été tenu successivement par Carlo Brandt, puis Denis Lavant. Le jeu de James Thierrée lui-même lors de la reprise de ce spectacle doit être assez différent et convient mieux. C’est la première fois que je voyais James Thierrée. Ce spectacle qui se classe plutôt entre chorégraphie et cirque est plutôt frustrant pour un amateur de théâtre, mais il reste un spectacle intéressant. Le public du Havre a d’ailleurs exprimé un certain enthousiasme ce mercredi. Il nous faut donc éviter de le mettre dans le registre du théâtre. Ce n’est pas, et de loin, le type de spectacle que je préfère. Il est clair que ce sont les préférences de notre directeur qui ne nous gâte pas en théâtre. Par exemple, nous priver d’Henri VI est vraiment une aberration.(…). »
    Roger

    « Eh bien, moi, Tabac Rouge m’a globalement embarquée…Je fais sans doute partie de ce public Havrais mal habitué à la haute qualité…et ne suis une grande spécialiste de rien, mais hier soir j’ai globalement pris plaisir au spectacle; je n’y ai pas compris grand-chose, je n’ai pas cherché à y comprendre quoi que ce soit, disons plutôt que je me suis laissée envahir par des images, des références, multiples, variées, contradictoires, je n’ai pas TOUT aimé mais mes applaudissements, unis à ceux, fort chaleureux de toute la salle ( et ce n’est quand même pas rien de toucher juste toute une salle, même Havraise…) étaient sincères. Je ne m’attendais pas à du théâtre et n’ai donc pas été déçue. Ce n’était pas tout à fait du cirque non plus. Pour moi c’était plutôt une pantomime, du faux muet, de la danse, des hommages, du visuel, des émotions esthétiques, des émotions tout court; le monarque déchu ou l’inventeur fou à la Jules Verne ou le roi d’un univers de science-fiction, interprété par le petit-fils de Chaplin, m’a touchée. Oui. J’ai beaucoup aimé les chorégraphies, notamment les mouvements d’ensemble des jeunes femmes. J’ai trouvé le final magnifique , et au bout du compte j’ai oublié ce qui m’avait moins plu. »..
    Véronique

    « Je suis globalement en accord avec les remarques de Véronique et de Roger mais aussi avec le blog envoyé. Je ne sais pas si les premières versions sans Thierrée différaient mais sans doute pas quant à la mise en scène très prégnante et dans l’air du temps: effets spéciaux, fumigènes, portables grandioses et roulants, musique omniprésente et très belle (c’est facile de juxtaposer ainsi de beaux extraits). Il suffit de rapprocher Tabac rouge du Bourgeois de Podalydès, les sons inarticulés en plus, le texte en moins (parfois noyé d’ailleurs dans le Bourgeois) pour comprendre ce que je veux dire. Sans essayer de classer Tabac rouge dans une catégorie, ce qui me manque, c’est le sens; le diluer ainsi en s’inspirant du divertissement et des zéniths ne saurait en fournir à ce spectacle ubuesque post-apocalyptique ni les trop nombreuses références (pour moi, Piranèse, les drôles de machines de Léonard, Jules Verne bien sûr et pourquoi pas Sade à Charenton ?…). Pour reprendre Pierre Debauche à notre journée d’études, après Dachau et Hiroshima, le langage était mort mais il y a eu Beckett et Adamov qui, eux, usaient encore des mots; j’ajouterai le butô, sorti muet des décombres…
    Alors ? globalement, si ce déferlement m’a navrée, il m’a aussi submergée la plupart du temps avec des moments d’une grâce inouïe : les entrechats et pas glissés de Thiérrée vers la fin , inspirés de son grand-père et le très beau solo de la contorsionniste gracieuse.
    Mais, en gros, je regrette que le pur spectacle faisant appel à toutes nos impressions sensibles mobilisables, glauque ici, joyeux ailleurs, prenne le pas sur le théâtre. »
    Sylvie

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