OBSERVATOIRE DES POLITIQUES CULTURELLES #9 Les arts et la culture à l’heure de la crise

Observatoire de la crise

Jean-Michel Tobelem anticipe un écosystème culturel bouleversé par la disparition d’acteurs culturels et associatifs avec pour conséquence, entre autres, de priver le citoyen de diversité, « un grave problème de politique culturelle ». Le niveau de désappropriation de la culture par les citoyens est fort et c’est un enjeu qui devient encore plus urgent après cette crise argumente Vincent Carry dans Libération. Et de poursuivre : « L’inégalité entre la région parisienne et le reste de la France en matière d’investissements publics de la culture est un déni de démocratie réel ».

Michel Guerrin, dans Le Monde, consacre, de son côté, un article au mépris ressenti par le spectacle privé de la part du ministère de la Culture. Tandis que nombre de lieux privés ne pourront rouvrir qu’avec une salle pleine, sous peine d’alourdir leurs coûts, l’Etat demandera aux lieux qu’il subventionne d’assurer leurs missions de service public, même avec des formats modestes. Un fossé entre le sommet de l’État et le monde de la culture creusé par la proximité d’Emmanuel Macron avec des figures telles que Jean-Marie Bigard ou Philippe de Villiers commente l’éditorialiste. Ce rapprochement de figures antisystèmes n’est pas dépourvu de stratégie pour contrer « un effet Christophe Mercier », prophétisé par la série Baron noir. L’annonce de l’ouverture du Puy du Fou le 11 juin a fait grincer des dents les organisateurs de festivals. Dans The Conversation, Guillaume Mazeau, maître de conférence en histoire, questionne la réécriture de l’histoire par le Puy du Fou et « sa vision identitaire de l’histoire ».

Mashup, remix, partage : pendant le confinement une foule de contenus culturels détournés a déferlé sur Internet, interrogeant le droit d’auteur. Dans le dernier numéro de l’Observatoire paru avant la crise, Hervé Le Crosnier décrivait cette culture participative non pas comme une nouvelle concurrence, mais comme une forme plus horizontale de partage des savoirs.

Alain Policar fait référence à Thomas Hobbes pour alerter sur « La tentation de l’Etat d’instrumentaliser la peur pour restreindre nos libertés », au nom de la sécurité de tous. Kevin Ringeval craint d’ailleurs que « le renforcement régulier de cette politique sécuritaire démesurée dissuade aussi de plus en plus d’acteurs créatifs en tout genre, qui finissent par jeter l’éponge. »

Dans Mediapart, François Bonnet voit dans la crise sanitaire une expérience politique inédite : auto-organisation, solidarités, initiatives multiples… Il entrevoit un futur « tsunami social » dans cette révolution « à bas bruit ». Philippe Moati dépeint une hausse des fractures au sein de la population. Entre ceux qui veulent aller plus loin dans la déconsommation et d’autres qui aspirent à retrouver la vie d’avant, avec le risque d’un regard méprisant des premiers sur les seconds. Dans le même temps, l’auteur plaide pour répliquer à Amazon avec l’organisation de plateformes à l’échelle locale.

Dans sceneweb, la jeune génération en charge des CDN, prend de la hauteur sur « cette fameuse charge de réinventer le théâtre de ce non moins fameux monde d’après ». Le théâtre public n’a pas attendu le Covid pour multiplier les projets aux formes dites alternatives. « On dit aux artistes de se réinventer comme on dit à une ou un employé de 55 ans que son congédiement sera une opportunité de se réinventer » s’agace l’auteur Guillaume Corbeil.

Si le confinement a sans nul doute été une opportunité de faire preuve de créativité, elle s’est parfois muée en injonction. Déjà habitués à subir la pression de « réussir notre vie », devions-nous à tout prix « réussir notre confinement ? »


Mesures et dispositifs

Depuis le 11 mai, petits musées et monuments ouvrent progressivement leurs portes. Le ministère de la Culture fait le point avec une cartographie des lieux ouverts. Le 28 mai, Edouard Philippe a annoncé la réouverture des salles de spectacle et des cinémas à partir, respectivement, des 2 et 22 juin en zone verte, et en suivant les normes de sécurité. « Les règles de distanciation physique devront y être respectées par une organisation spécifique des places assises, une gestion des flux conforme au protocole sanitaire de ces espaces et le port du masque y sera obligatoire. […] Les salles fermées sont capables de déterminer elles-mêmes les conditions de distanciation sociale et de circulation, et c’est aux professionnels que revient cette responsabilité, en lien avec les services de l’État qui les accompagneront ». Le ministère de la Culture met à disposition une série de guides d’accompagnement sur son site internet.

Si les professionnels se réjouissent des annonces, ils s’inquiètent des conditions d’accueil du public et de la soutenabilité économique des modèles engendrés. Dans un communiqué du 26 mai, le collectif Coopération Art et Culture contre le Covid-19 rapporte les annonces contradictoires du gouvernement générant de la confusion et demande plus de cohérence. Selon Jules Frutos, producteur de spectacles, dans un interview pour le Monde, « on ne peut pas fonctionner avec 30 % de jauge ». Il doute en outre que les artistes veuillent jouer devant un public masqué et dispersé. Dans La Gazette des communes, Hélène Girard note que « dans l’état actuel des consignes sanitaires, la plupart [des responsables de salles] ne comptent pas se précipiter pour accueillir à nouveau des concerts ». Emmanuelle Bouchez et Samuel Douhaire dans Télérama constatent deux positionnements différents : alors que Malika Séguineau, directrice générale du Prodiss, « aurait aimé avoir des précisions quant aux jauges » et s’inquiète de la « responsabilité des conditions sanitaires », Nicolas Dubourg, président du Syndeac, « ne vit pas mal le fait qu’il n’y ait pas de critère de jauge annoncée […] Tout le monde vise septembre et d’ici-là, étape par étape, on aura sans doute retrouvé toutes nos capacités. Ce signal de réouverture est suffisamment fort, on va pouvoir se projeter dans l’avenir, éditer nos programmes de saison ! ». Eric Demey dans sceneweb.fr signale que « la reprise des spectacles dans les théâtres de ville reste hypothétique » en raison de jauges réduites et non rentables, ainsi que d’un public âgé réticent à venir dans les salles. Et de faire remarquer que « la rentrée de septembre va être un rendez-vous important. C’est là qu’on va voir les projets politiques des collectivités. Ceux qui vont essayer au maximum de garder une offre pour la population. Et ceux qui ne voudront pas faire de sacrifice budgétaire ». De leur côté, les DACS représentés par la FNADAC s’engagent dans un communiqué à accompagner « les préconisations sanitaires et administratives par des solutions techniques reliant les arts et les êtres, de l’intime au collectif ».

Dans un article du Monde, Marie-Aude Roux explore comment les orchestres symphoniques s’organisent concrètement avec la crise : formations réduites, espacement selon les types d’instruments, programmes repensés, petits formats en plein air, représentations locales… Stefan Kaegi propose un spectacle déconfiné pour une personne au Théâtre de Vidy à Lausanne. Thomas Jolly, directeur du CDN Le Quai Angers, explique dans Naja 21 comment il invente avec son équipe un « théâtre corona-compatible ». Ouest France nous informe que le festival des Zendimanchés a décidé de maintenir son agenda de juillet avec une programmation et une jauge réduites. Dans Profession spectacle, Chloé Goudenhooft expose différentes hypothèses évoquées par des acteurs des arts de la rue pour accueillir les spectateurs dans l’espace public : faire plus de représentations, jouer sur des espaces plus grands, réduire et étaler les programmations des festivals dans le temps, créer des petits formats, imaginer des représentations incluant les masques de façon ludique… La Gazette des communes nous montre comment les musées de société se mobilisent pour une réflexion documentée.


Carnet d’étonnements

Le Monde rapporte des textes d’ados, extraits de journal de bord écrits pendant le confinement, dans le cadre de leur cours de français. Des paroles brutes, une photographie de cette période sans précédent, vue à travers des yeux de collégiens.

Initiative historique et sonore, le TNB propose d’écouter L’histoire mondiale de la France, un ouvrage dirigé par Patrick Boucheron lu par des comédiens, chanteurs, artistes ou écrivains. De -34 000 av. J-C jusqu’en 2015, la période court de la grotte Chauvet jusqu’aux attentats djihadistes.

Notre Grande évasion, « projet sensible, inventé dans ce contexte inédit du confinement, pour y répondre poétiquement, le défier en quelque sorte », imaginé par la Comédie de Valence s’est achevé. Les propositions restent visibles sur le site : art participatif à distance, carnet de voyage immobile, replongez dans ces formes de spectacles inédites.

La petite reine avait déjà le vent en poupe avant le confinement. Un mode de déplacement qui se marie bien avec le tourisme de proximité : Enlarge your Paris et le Pavillon de l’Arsenal dévoilent des parcours « archivélo » pour explorer les paysages et le patrimoine du Grand Paris.

En attendant la réouverture des musées, les premiers visiteurs du Musée d’art de Kansas City – trois manchots du zoo voisin – ont arpenté le lieu, visiblement plus préoccupés par les toiles du Caravage que celles de Claude Monnet.

       

Ajouter un commentaire

Recherche

 

Nos bons plans
sur notre sélection de spectacles ...
Journal MCH
Le journal de l'association...
J'adhère à la MCH
Téléchargez le bulletin d'adhésion ...
Créer un profil
pour soumettre mes événements ...