Nouvelles générations : Les grandes maisons de la décentralisation théâtrale ne font plus rêver

Ils sont en première ligne à Avignon : Thomas Jolly met en scène Thyeste, de ­Sénèque, dans la Cour d’honneur du Palais des papes, en ouverture du Festival, le vendredi 6 juillet. Le lendemain, ­Julien Gosselin lance à la FabricA son marathon de huit heures, d’après les romans de Don ­DeLillo Joueurs, Mao II, Les Noms. L’an dernier, c’était Caroline Guiela Nguyen qui créait l’événement avec Saïgon.

Tous les trois, et bien d’autres encore, font partie des trentenaires choyés par le service public, où leur avenir semble ouvert, voire tracé : Julie Bertin et Jade Herbulot, du Birgit Ensemble, Louise Vignaud, Vincent Macaigne… Pourtant, tous partagent un même constat : les grandes maisons de la décentralisation théâtrale ne font plus rêver comme avant. Dans leur génération, ce n’est plus un tabou de dire qu’il faut « revoir le service public ».

(…)  Ce qu’ils veulent avant tout, c’est faire, démonter pour mieux remonter, reconsidérer les enjeux de la création, imaginer des outils de production. Certains vont jusqu’à revendiquer le droit d’amender les cahiers des charges des lieux dans lesquels ils postulent. D’autres veulent carrément construire « leur maison ». Bref, comme le dit Thomas Jolly : « Le service public, je l’ai en intraveineuse… Mais il faut le réinventer complètement. »(…)

Cyril Teste, le metteur en scène de Festen, d’après le film de Thomas Vinterberg, faisait partie du dernier carré d’artistes retenus pour prendre la direction de l’Ecole supérieure d’art dramatique de Montpellier en 2013. Ce poste l’intéressait « parce que dans le théâtre tout commence à l’école : recherche, transmission, création », insiste-t-il. Richard Mitou a finalement été retenu. (…)

Avec le recul, Cyril Teste ne regrette pas d’avoir raté le coche. Il a pris une autre direction, qu’il nomme « le nomadisme »« Avec mon équipe du collectif MxM, associé à deux scènes nationales (Annecy et Valence) et au centre dramatique national de Lille, on explore la liberté de travailler sur plusieurs territoires artistiques et géographiques », dit-il. (…)

Caroline Guiela Nguyen se retrouve dans cette idée de « nomadisme ». Le ministère de la culture l’a fortement incitée à présenter sa candidature dans divers lieux. Elle a dit non. (…)

Cela n’empêche pas l’auteure-metteuse en scène de Saïgon de souligner l’importance capitale des grandes maisons dans la création et la diffusion. « Je suis une enfant de l’institution, formée à l’école du Théâtre national de Strasbourg, et je suis très soutenue par le service public, en particulier la Comédie de Valence et l’Odéon-Théâtre de l’Europe, à Paris. Mais je revendique le droit et la liberté de suivre ma propre voie. »

Dans cette génération énergique et tiraillée, certains, comme Louise Vignaud, font le grand écart entre l’institution et les lieux alternatifs. A bientôt 30 ans, elle navigue entre l’emblématique Théâtre national populaire de Villeurbanne (TNP) et le Théâtre des clochards célestes et ses 49 places, qu’elle dirige dans le quartier de la Croix-Rousse à Lyon.(…)

« Aux Clochards célestes, on peut expérimenter en sachant qu’on n’a pas un rond. Au TNP, on est dans une friction, déchirés entre nos convictions politiques, éthiques, et notre engagement d’artiste. Il faut continuer à réfléchir et à inventer pour que ces maisons, qui nous ont donné envie de faire du théâtre, puissent continuer leur mission », résume celle qui vient de présenter Phèdre de Sénèque au Studio de la Comédie-Française à Paris.

Désir, érosion et frictions. Rien de plus normal dans un contexte où les tutelles demandent de plus en plus aux CDN : panser les plaies sociales, être les fers de lance de la diversité, créer avec moins d’argent… Les directeurs doivent ainsi endosser le costume de sociologue, de militant, de comptable devant les élus. C’est beaucoup pour un seul homme ou une seule femme, surtout quand, comme c’est le plus souvent le cas, ils sont d’abord des artistes.(…)

Y aller et réformer de l’intérieur, c’est le choix qu’a fait Carole Thibaut. Après Garges, Sarcelles, Goussainville, dans le Val-d’Oise, elle a été artiste associée au Théâtre du Nord, le CDN de Lille. « Ça m’a donné envie. Je pensais que la compagnie était l’endroit de la liberté, et le CDN le lieu de la sclérose. Eh bien non ! » A Montluçon, Carole Thibaut s’est sentie au « bon endroit » (…)

Carole Thibaut s’appuie sur son équipe et ses trois directrices adjointes. Ce désir de collégialité participe d’une floraison d’idées, d’initiatives et d’expérimentations qui pourraient remplir un catalogue utile au ministère de la culture – à condition qu’il ne reste pas dans un tiroir. « Ce devrait être au ministère de nous demander de trouver des modèles pour le théâtre d’art », estime Vincent Macaigne.

Si elle ne doute pas qu’il manque cruellement d’argent pour que l’artistique trouve toute sa place dans l’institution, la génération des « affranchis » a intégré un fait : il n’est plus question d’aller simplement frapper à la porte du ministère.(…)

Julien Gosselin, qui revendique une lignée avec des francs-tireurs François Tanguy (au Mans), ou Sylvain Creuzevault (installé depuis quelques mois à Eymoutiers, en Haute-Vienne, où il réhabilite un ancien abattoir). : Ma génération a été biberonnée par le vivre-ensemble, la citoyenneté, la République… Toutes choses dont je ne me fiche pas, mais qui sont devenues une injonction, au risque de primer sur l’art. On nous demande parfois de penser le monde, avant que nos gestes artistiques soient sûrs. Mais il faut d’abord qu’on fasse, qu’on fasse, qu’on fasse. »

Le Monde, 7 juillet

Clarisse Fabre et Brigitte Salino

       

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