« L’instant philo » du 31 mai 2020 Thème : Peut-on discuter sans se disputer ?

                                       L’art du dialogue bien mené selon Blaise Pascal

L’état d’exception dans lequel le confinement nous a placés, a conduit, à tort ou à raison, à passer parfois sous silence certains sujets, à rendre plus difficile l’abord de certaines questions et à  reporter à plus tard des discussions dont on se disait qu’elles n’avaient pas trop leur place dans la situation.

Une certaine liberté de ton et de parole de nouveau à l’ordre du jour avec le déconfinement – ce dont on ne peut que se réjouir. Mais comment faire pour que les discussions qui vont pouvoir reprendre puissent être vraiment fécondes et intéressantes ? Peut-on éviter que nos discussions échouent sur les écueils habituels ? Je pense notamment à l’absence d’écoute réciproque, à la farouche susceptibilité qui nous fait craindre d’être contredit en public, à la vanité qui fait que nous désirons toujours avoir le dernier mot, et de façon plus neutre, à la difficulté que nous éprouvons à saisir ce que les autres veulent vraiment dire quand leurs idées ne sont pas du tout les nôtres.

Quand on est en désaccord, peut-on arriver à discuter sans se disputer ? Comment peut-on sortir des impasses dans lesquelles nous mènent habituellement les conversations du café du commerce ? La tentation, en effet, quand on constate une divergence profonde des points de vue consiste le plus souvent à rejeter péremptoirement le discours des autres.

  1. Une règle simple pour bien mener un dialogue

J’aimerais aujourd’hui réfléchir à l’attitude à adopter pour arriver à mieux dialoguer. Une des pensées de Blaise Pascal contient toute une réflexion sur l’art de la discussion dont on peut, je crois, s’inspirer avec bénéfice.  

               Pascal, en son temps, au dix-septième siècle, a défendu la théorie de Galilée pourtant condamné par l’Eglise. Il a  bataillé contre la pensée libertine, d’un côté et, de l’autre, contre l’influence en théologie des jésuites. Autant dire que Pascal avait tout intérêt à être rompu à un art de la conversation pleine de diplomatie, de finesse et de tact. D’où cette Pensée qui est la neuvième dans l’édition Brunschvig. Il écrit :

«  Quand on veut reprendre avec utilité et montrer à un autre qu’il se trompe, il faut observer par quel côté, il envisage la chose, car elle est vraie ordinairement de ce côté-là, et lui avouer cette vérité, mais lui découvrir le côté pour où elle est fausse. Il se contente de cela car  il voit qu’il ne se trompait pas et qu’il manquait seulement à voir tous les côtés : or on ne se fâche pas de ne pas tout voir, mais on ne veut pas s’être trompé ; et cela vient de ce que naturellement l’homme ne peut tout voir et de ce que naturellement, il ne peut se tromper dans le côté qu’il envisage. »

L’objectif de cette pensée de Pascal est clairement de proposer une méthode pour faciliter le dialogue et la recherche en commun de la vérité.

Tout d’abord, Pascal tient compte de la susceptibilité de tout interlocuteur. Il indique qu’il faut éviter blesser inutilement celui avec lequel on n’est pas d’accord. Le traiter d’ignorant avec mépris ou suggérer lourdement qu’il ne comprend vraiment rien est maladroit ! L’individu peut se braquer et ce serait normal. Mieux vaut souligner ce qui est pertinent dans son discours en précisant néanmoins que d’autres aspects n’ont pas été vus. « On ne se fâche pas de ne pas tout voir, mais on ne veut pas s’être trompé »

Il reste évidemment opportun de repousser l’interlocuteur malhonnête dans les cordes. Toutefois, quand on a à faire à un discutant sincère – ce qui arrive assez souvent tout de même – il faut, selon Pascal, tâcher de comprendre comment il prend les choses et ce qu’il saisit du réel. Pour Pascal, il est rare que quelqu’un qui s‘exprime avec conviction ne dise strictement rien. Rares sont ceux qui sont totalement « à côté de la plaque » – pour reprendre une expression familière –  dès lors qu’ils s’appuient sincèrement dans leur discours sur une vraie perception. Quand quelqu’un dit quelque chose avec sérieux, cela doit donc être pris avec sérieux. La plupart du temps, il y a quelque chose à en tirer car est mise en valeur une facette de la réalité qu’on est en train de discuter dont on n’a pas vu nécessairement toute l’importance.

A titre d’exemple, un professeur est parfois surpris des remarques et questions des élèves qui le conduisent à approfondir sa réflexion sur un point qu’il pensait bien maîtrisé. Etre savant ne signifie pas qu’on voit toujours distinctement tous les aspects d’une question et c’est pourquoi le dialogue avec des personnes moins avancées sur le chemin de la connaissance est tout de même instructif car cela conduit à renouveler, à enrichir et à consolider la saisie intellectuelle d’une réalité. Le dialogue en ce sens éclaire tous les interlocuteurs.

  1. Dialogue, vérité et erreur

On le voit l’éthique de la discussion pour Pascal repose sur une certaine conception de la vérité et de l’erreur.

L’erreur n’est pas une absence totale de savoir – ce n’est pas un vide complet ! Pascal en ce sens se rapproche d’un de ses contemporains philosophes : Spinoza qui définit l’erreur comme une vérité partielle. Celui qui se trompe et tient un discours sincère sur ce qu’il a saisi, ne dit pas rien mais il en dit à la fois trop et pas assez car il confond la partie d’une réalité qu’il bien vue avec la réalité entière. Se tromper, c’est avoir une vision unilatérale et tronquée des choses : on voit un aspect d’une réalité, une de ses parties et on croit qu’on l’a attrapé dans sa totalité. La vérité est, par opposition, le moment où notre pensée est en parfait accord avec la réalité – c’est-à-dire que nous avons fait, comme on dit, le tour de la question et perçu toutes les facettes qui permettent d’avoir une vision claire et distincte de la chose analysée. Rien ne nous échappe.

On le voit la vérité est un idéal qui n’est pas si facile à atteindre. Pascal rappelle que « naturellement l’homme ne peut tout voir ». C’est pourquoi il souligne l’importance et la nécessité d’une intelligence collective qui trouve justement à s’exercer dans le dialogue bien mené. Cette façon de chercher à plusieurs dans la discussion à se comprendre et à mieux comprendre la réalité, est donc tout à fait indispensable. Notre compréhension des choses doit beaucoup à cette capacité de mener un dialogue. C’est cette capacité qui est en oeuvre dans les colloques scientifiques, dans les débats publics, dans les délibérations politiques mais aussi dans les discussions privées entre proches, même parfois dans les conversations du café du commerce qui n’est pas nécessairement un lieu de perdition.  

Vous pouvez retrouver toutes les références de cette intervention sur le site de l’association de la Maison de la Culture du Havre. Je propose enfin d’écouter un morceau du répertoire de la soul musique : « Killing me softy with this song” chanté par Roberta Flack.

https://ouest-track.com/podcasts/viva-culture-217/viva-culture-31-mai-2020-4182

Références

Musicales :

Roberta Flack : “Killing me softy with this song”, (1973)                                                                       Henri Salvador : « Mais non ! Mais non ! » (1965)

Philosophiques

Blaise Pascal : Pensées, éd. Brunschvig. Pensée 9.                                                                              Spinoza, L’éthique, Deuxième partie : De la nature et de l’origine de l’âme, Propositions XXXIV et XXXV, trad. Charles Appuhn, éd. Garnier Frères, 1965

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

       

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