Les lois de l’attention. Avec Chantal Delsol, Sandra Laugier, Benjamin Taupin…

FRANCE CULTURE

La Revue de presse des idées |L’attention, c’est ce qui nous capte et ce que l’on donne. Elle conduit notre vie et peut mener au bonheur. Elle est une donnée-clé dans les moments de crise.

Ce qui rend heureux, c’est l’attention que l’on porte à tel ou tel aspect de notre vie. Voilà ce que nous dit le professeur de droit américain Cass R. Sunstein dans un article dont la traduction paraît dans le magazine Books du mois de juin : « imaginez que vous perdiez l’usage d’un membre. Au départ, vous n’aurez que cela à l’esprit, vous aurez du mal à pen­ser à autre chose. Mais, passé un certain temps, vous allez reléguer le membre inerte à l’arrière­-plan et cesser de lui accorder autant d’attention. Vous allez plutôt vous concentrer sur votre famille, vos amis, votre travail. C’est pour cette raison que beaucoup de handicaps n’ont guère d’incidence sur le bien-­être sub­jectif. Au bout d’un moment, on cesse de se focaliser dessus ».

L’attention : une vertu

De manière générale, ce qui concerne l’attention (le soin porté aux êtres, au vivant en général, en vue de les préserver ou de les réparer) n’est pas très valorisé dans la culture occidentale. La philosophe Chantal Delsol le rappelle dans les colonnes du Figaro : « les Occidentaux, par tradition, accordent un prestige immense à la transformation, à l’édification, bref à l’action en général (« Au commencement était l’action », dit Goethe). Ils ne se contentent jamais du monde tel qu’il est, et passent leur histoire à l’augmenter et à le perfectionner. Nous sommes des productivistes forcenés, des fils de Prométhée et de Faust. Classiquement et depuis toujours, chez nous les activités de l’attention sont peu qualifiées et peu gratifiantes. Dans notre histoire elles sont réservées aux femmes et aux clercs. Tandis que les activités de la production (entreprises économiques et artistiques) sont cotées, gratifiantes et réservées aux hommes ».(…)

Attention captivée

Il n’en reste pas moins que prêter attention au monde environnant est une tâche parfois difficile pour les humains. C’est d’ailleurs bien parce qu’ils captaient trop l’attention des adultes que les enfants ont souvent été installés devant des écrans durant le confinement. Toujours dans Le Figaro, le docteur en neurosciences Michel Desmurget rapporte que le temps passé devant des écrans à des fins récréatives est devenu « insensé ».

« Bien sûr qu’il faut s’inquiéter! Dit-il. […] Pour mémoire, et quoi qu’en disent les idolâtres de tous ordres, la littérature scientifique est sans appel quant à l’impact négatif des consommations numériques récréatives sur la santé somatique (ex. obésité), l’équilibre émotionnel (ex. anxiété, agressivité), le développement cognitif (ex. langage, concentration) et, ultimement, la réussite scolaire des enfants. Les principales chaînes causales sont d’ailleurs solidement établies : appauvrissement des relations intrafamiliales, sursollicitation attentionnelle exogène, sous-stimulation intellectuelle, préjudices de sommeil, accroissement de sédentarité, etc ».

Design de l’attention

Les adultes ne sont pas en reste, eux qui passent des heures entières sur leurs réseaux sociaux. De plus en plus de designers de ces plateformes font d’ailleurs leur mea culpa en ce domaine, à l’image de James Williams, ancien employé de Google, qui s’exprime dans Usbek et Rica : “Nous en sommes arrivés à une industrie de la persuasion à grande échelle, qui définit le comportement de milliards de gens chaque jour, et seulement quelques personnes ont leurs mains sur les leviers. Voilà pourquoi j’y vois une grande question morale, peut être la plus grande de notre époque”. Pour lui, il est temps de se demander ce que ces plateformes nous apportent réellement par rapport à ce que nous leur apportons : “Je pense qu’il faut réfléchir à la valeur de notre attention et être moins disposé à la donner à n’importe qui”. 

Tout le monde d’accord

De manière générale, les médias cherchent à faire en sorte que nous prêtions attention à eux. D’où les inévitables « clashs » et autres polémiques qui visent à faire parler, en particulier à la télévision. Pourtant, estime Alexis Favre dans un éditorial du Temps, « nous sommes à peu près tous d’accord sur à peu près tout. C’est une très mauvaise nouvelle pour un animateur de débat, mais une très bonne nouvelle tout court ».

Hormis « quelques frappadingues qui, aux extrêmes du champ politique et cognitif, considèrent de toute bonne foi que _George Floyd_l’a bien cherché, que la Terre est plate, que la place des femmes est dans la cuisine ou que les chambres à gaz n’ont jamais existé ». Mais pour le reste, dit-il, nous sommes en général d’accord pour dire « qu’une dose de justice et de solidarité pour protéger les plus faibles est un plus pour tout le monde. Pour régler les conflits, nous préférons ultra-majoritairement la discussion à la kalachnikov. Nous aspirons ultra-majoritairement à la sérénité plutôt qu’à l’inconfort ».(…)

Plage dynamique

Pour ne pas s’ennuyer, il faut sans cesse bouger. Le mouvement permet de diluer l’attention en diverses choses, de la tenir en éveil. Benjamin Taupin, maître de conférences en théorie des organisations au CNAM, observe, dans une tribune parue dans Libération, que la pandémie est prétexte à mettre chacun dans un mouvement perpétuel : « le concept de « plage dynamique» sur laquelle il est interdit de bronzer, de planter son parasol ou simplement de s’arrêter pour contempler la vue au profit exclusif de la marche, la course ou la baignade, se diffuse progressivement à d’autres espaces […] 

Ces observations pourraient paraître anecdotiques, admet le chercheur, mais elles lui semblent au contraire révélatrices de ce qui guette la société par temps de pandémie :  « les réponses apportées dans le cadre de la lutte contre le Covid-19 bouleversent nos modes de vie et pourraient esquisser les contours de la société post-pandémie et les principes qui la structureront ».  Cela se manifeste « au travers d’actions ponctuelles guidées par les rapports de force, comme la remise en question des conventions collectives, l’assouplissement ou flexibilité du temps de travail, la modification des grilles de salaires, l’utilisation des systèmes d’évaluation individuelle pour l’attribution des primes au mérite, le changement des modalités de recrutement. La logique du déplacement privilégiée pour lutter contre le Covid-19 illustre parfaitement cette logique de justification »

« Le mouvement constant permet d’éviter la critique en ne donnant aucune prise à la contestation », conclut Benjamin Taupin. En ces temps troublés, il serait bon de pouvoir «  »s’asseoir au seuil de l’instant_ » (Nietzsche) et de prendre garde à ne pas oublier ce que chacun doit à la « rumination » sédentaire_ ”. 

Faire attention

Faire attention aux autres, c’est le cœur de la notion de « Care« , commune chez les anglo-saxons et popularisée plus récemment en France, notamment par la philosophe Sandra Laugier, qui en parle à Marie Lemonnier dans un entretien accordé à L’Obs.

Elle revient d’abord sur l’origine du concept : « partant de l’observation clinique que les jeunes filles ont tendance à résoudre les dilemmes éthiques en tenant compte des détails d’un contexte et des conséquences sur les personnes, tandis que les garçons sont davantage prompts à trancher en fonction de principes moraux abstraits, la psychologue Carol Gilligan pose les bases d’une réflexion qui renverse les perspectives ».

Le ministre de la santé, Olivier Véran, a employé ce terme de « care » dans une interview au JDD. « _Le mot « care » est audacieux, estime Sandra Laugier, car il s’inscrit dans une pensée féministe qui analyse les raisons historiques pour lesquelles ces fonctions sont féminisées et de ce fait dévalorisées, et qui veut montrer leur centralité »._ 

Prendre soin des soignants serait aujourd’hui leur offrir une rémunération au niveau de la difficulté de leur travail, souligne encore Sandra Laugier, en rappelant qu’ »avant la crise du Covid, déjà 30 % des jeunes infirmières et infirmiers abandonnaient le métier dans les cinq ans suivant l’obtention de leur diplôme. Et on s’attend à une vague de départs parmi celles et ceux qui ont été envoyés en « première ligne ». Ce ne sont donc pas des médailles qui suffiront ! »

Consentement

L’attention, c’est enfin s’assurer du consentement de l’autre dans les gestes de l’amour. Le sociologue Jean-Claude Kauffman rappelle dans La Croix que le consentement est plus souvent demandé au début d’une relation, et moins ensuite : « parfois, c’est le corps qui parle, qui résiste, message que ne perçoit pas forcément clairement le partenaire. Parfois, on peut être tenté de se forcer « un peu » pour faire plaisir à l’autre, parfois c’est l’autre qui ne se rend pas compte qu’il force « un peu ». La question du consentement peut alors être posée »

« Communiquer, lever les malentendus permet de remporter petite victoire après petite victoire. Au fond, la sexualité conjugale fonctionne beaucoup à la routine. Comme une chorégraphie où chacun entre avec ses repères, ses rituels. Le mouvement MeeToo apprend aux hommes à être plus attentifs aux messages envoyés par les femmes, qui seront plus explicites »

Les vertus de l’attention sont multiples. Encore faut-il avoir le temps de l’exercer.  

Matthieu Garrigou-Lagrange, Anne-Vanessa Prévost et l’équipe de la Compagnie des Œuvres  8 juin 2020

       

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