Le théâtre est-il raciste ?

Professeure et directrice de recherche à Paris 3 – Sorbonne Nouvelle, Sylvie Chalaye est anthropologue des représentations coloniales, spécialiste des dramaturgies afro caribéennes. Ses travaux portent notamment sur l’image du Noir au théâtre. Elle revient pour Le Monde Afrique sur l’évolution – pas toujours positive, loin de là ! – de la visibilité des acteurs noirs en France. Une situation qui ne peut se comprendre pleinement si l’on occulte le passé colonial de la France. 

Dans vos travaux, vous avez montré que l’image des Noirs au théâtre dépendait étroitement de l’histoire de la traite et de la colonisation. Est-ce à dire que le théâtre français serait l’héritier des exhibitions coloniales, comme les zoos humains ? Je ne suis pas sûre que ce soit un héritage, mais il est vrai que la présence des acteurs noirs au théâtre dans le regard de nombreux metteurs en scène et directeurs de salle ou de festivals relève d’un phénomène d’exhibition, comme s’ils restaient encore aujourd’hui sidérés par la réalité physique des acteurs noirs. Ils ne voient pas en eux des acteurs, mais avant tout des Noirs, dont l’apparaître les enferme dans un rôle préétabli. Justement, quels rôles y a-t-il aujourd’hui pour les Noirs ? Il ne devrait pas y avoir des rôles pour les Noirs. Il est urgent que la société française se pense polychrome et que l’on voit sur les scènes contemporaines des acteurs de toute carnation, non pas pour leur couleur mais parce qu’ils correspondent aux rôles qu’ils jouent. (…)

Il faut apprendre à ne pas regarder la peau comme un signe ethnique d’altérité exogène. La Francité n’a pas de couleur, elle a une langue, des accents et une culture en partage. Constatez-vous une évolution depuis la fin de la colonisation ? Avec les Indépendances, la question noire au théâtre a beaucoup évolué. Dans les années 1960, il y a eu un théâtre de la décolonisation avec des metteurs en scène comme Jean-Marie Serreau, qui monte Aimé Césaire ou Bernard Dadié. D’autres travaillent avec des acteurs africains et antillais. Ce sera l’aventure de La Tragédie du roi Christophe, puis de Lumumba, de Béatrice du Congo. Des acteurs noirs comme Georges Aminel, Daniel Sorano, Robert Liensol, Greg Germain, Sidiki Bakaba… acquièrent une notoriété dans les années 1970. Ils jouent au théâtre dans des rôles qui ne sont pas stigmatisés, sous la direction entre autres de Jean Vilar, Pierre Debauche, Antoine Bourseiller, Antoine Vitez, Jean-Louis Barrault.

Et ensuite ? La crispation intervient dans les années 1980, au moment où la France se voit confrontée à l’immigration, qui devient un enjeu politique, et où « Noir » signifie « immigré venu d’ailleurs ». Au théâtre, la présence africaine se cristallise autour de Bernard-Marie Koltès avec Combat de nègre et de chiens, tandis que le Festival des Francophonies et le Théâtre international de langue française, qui voient le jour, permettent de découvrir des auteurs et des artistes d’Afrique comme Werewere Liking, Sony Labou Tansi, Souleymane Koly. Le paradoxe, c’est que ces expressions théâtrales doivent venir d’Afrique et y retourner après le festival ! On ne pense pas les comédiens antillais et africains comme appartenant à la société française. C’est une logique qui continue de hanter les plateaux de théâtre et met les Noirs de France hors jeu, car la seule expression africaine qui prévaut se doit d’être importée.

Luc Bondy a choisi Philippe Torreton pour incarner Othello début 2016, au théâtre de l’Odéon. Qu’en pensez-vous ? Rares sont les pièces qui construisent leur tension dramatique sur la couleur de peau du héros. C’est le cas d’Othello, dont la tragédie est précisément l’incapacité à croire en l’amour qu’il peut susciter. Sa jalousie est celle d’un homme qui ne parvient pas à avoir suffisamment d’estime de lui-même en dépit de sa réussite. C’est la tragédie de l’esclave, même après son affranchissement. Mais ce n’est pas la lecture que l’on fait de la pièce aujourd’hui. On veut y voir une autre tragédie et on occulte l’origine africaine d’Othello et son histoire d’esclavage pour ne retenir qu’une pièce sur la jalousie. Cette tradition est ancienne, elle date de la fin du XVIIIe. Les colons français voyaient d’un très mauvais œil cette tragédie indécente de Shakespeare qui mettait en scène un Noir puissant dont une femme blanche était amoureuse. Pour braver la censure et être jouées les traductions françaises de la pièce édulcoraient l’intrigue et « blanchissait » Othello. (…)

 Quelles peuvent être les solutions pour remédier au manque de visibilité des acteurs français noirs ? Il faut une politique volontariste qui oblige à prendre conscience que les jeunes spectateurs de la société française attendent des voix nouvelles sur les plateaux de théâtre. Des voix qui résonnent avec ce qu’ils sont et ce qu’ils vivent, qui amènent une vibration faite de notre contemporanéité métissée. Si l’on inscrivait au cahier des charges des Centres dramatiques de monter un certain nombre de textes du tout-monde, on auraient peut-être des chances de voir jouer des auteurs comme Gerty Dambury, Kossi Efoui, Caya Makhélé, Koffi Kwahulé… Et les jeunes afro descendants que leurs profs emmènent au spectacle ne se diraient pas que « le théâtre, c’est une affaire de Blancs » ! Ils pourraient avoir le désir de s’y projeter et d’interpréter ces textes. S’il y a peu de jeunes « d’origine » dans les écoles d’art dramatique, ce n’est pas parce qu’ils sont issus de milieux populaires et qu’on ne leur donne pas la chance de se former et de se présenter aux concours. C’est surtout qu’il est difficile pour un jeune noir de se projeter dans un répertoire eurocentré qui ne prend pas en charge une pensée alternative. Propos recueillis par Françoise Alexander En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/10/16/sylvie-chalaye-les-acteurs-francais-noirs-sont-hors-jeu_4791033_3212.html#IwHGTExPq0J17yfE.99

       

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