Le Quai Branly anime des ateliers nomades : l’accès des oeuvres à tous !

Journal Le Monde (extraits)

Un jour, il y a peu, le dieu Quetzacoatl a atterri à Clichy-Montfermeil (Seine-Saint-Denis), devant des gamins médusés. D’où venait cette apparition ? Surgi de la bouche d’une conteuse à feu roulant, le serpent à plumes aztèque nichait dans les bagages du Musée du quai Branly.
L’institution, dévolue à toutes les cultures du monde, est coutumière des voyages, elle dont chaque exposition nous emmène aux quatre coins de la planète. (…)
Lire aussi : Le 93, un territoire où l’art veut faire la différence
En deux semaines, les enfants de Clichy-Montfermeil ont pu ainsi s’initier à la peinture aborigène, et transposer ses codes et sa symbolique en dessinant leur propre salle de classe (« On a fait comme eux, on a mis plein de cercles autour du bureau de la maîtresse, pour montrer que c’est l’endroit le plus important », raconte une petite ultra-concentrée sur ses pointillés).
Voir aussi le portfolio : Quand le Quai Branly accoste à Clichy-sous-Bois…
Jouer, à la médiathèque, avec la mallette pédagogique pleine de trésors offerte par le Quai Branly. Mais aussi aller écouter avec leurs parents un conservateur expliquer comment fut restaurée cette précieuse coiffe chinoise tout en plumes de martin-pêcheur, ou en quoi, finalement, ce manteau de chaman ressemble assez à une cape de superhéros. « L’idée n’est pas du tout de simplifier à outrance, les thèmes abordés peuvent être complexes, comme par exemple les échanges entre l’Afrique et Haïti autour des rituels vaudous, mais nous cherchons des moyens de séduire les familles, ce qui est un de nos buts essentiels : présenter un porte-bébé océanien, par exemple, permet d’aborder le thème universel de la maternité », souligne Anne Picq, directrice des publics au Quai Branly. De mémoire d’habitants, on avait rarement vu ados remuants et retraités pépères communier comme ils l’ont fait lors des projections du très pointu festival Jean Rouch, dédié au film ethnographique…
Forts enjeux communautaires
Médiathèque, centres sociaux, espaces culturels, tous les lieux dont les résidents sont familiers ont été investis, ce qui a permis de n’oublier personne. « Il n’était pas question pour nous d’arriver comme des sauveurs avec notre projet-clé en main, nous avons travaillé pendant un an avec le riche terreau associatif des deux cités pour concevoir ensemble un programme sur mesure, car nous avons aussi beaucoup à apprendre d’eux, qui travaillent au quotidien sur le dialogue des cultures et l’ouverture à l’autre », poursuit Anne Picq. Une stratégie qui a poussé les acteurs sociaux à accueillir l’initiative à bras ouverts. « Cette manifestation est très bénéfique ici, où les enjeux communautaires sont très forts, où une myriade de peuples cohabitent en échangeant finalement peu, remarque Agnès Faulcon, directrice du centre social intercommunal. Le projet permet de les fédérer, de neutraliser ces enjeux. En mêlant les gens, on leur fait comprendre qu’ils ne sont pas si différents les uns des autres. »
Responsable au service jeunesse de Montfermeil, Thibault Tillard avoue, lui, avoir été bluffé par les progrès de ses gamins au contact du chorégraphe Taïgue Ahmed : « Nous pensions que nos jeunes avaient un imaginaire très pauvre, mais ce projet a montré combien il était riche ! Simplement, nous n’avions pas l’expertise pour le faire surgir. En nous aidant dans la médiation, le Quai Branly nous a donné des outils fantastiques. C’est encore plus important que de nous permettre de venir à Paris, ce qui est déjà une épopée en soi ! » Car chaque week-end, des navettes sont mises à disposition jusqu’au bâtiment de Jean Nouvel (avec, promis, un détour par les Champs-Elysées).
Objectif primordial aux yeux de Stéphane Martin, président du Quai Branly : faire venir au musée ces populations peu coutumières du fait (en transport en commun, il faut une bonne heure et demie pour atteindre Paris…) : « Nous, nous devons de chercher de nouveaux publics, analyse-t-il. Le bassin de recrutement des visiteurs de musées est très stable, avec un public de CSP +, féminin, entre 30 et 50 ans : il nous faut l’élargir. Mais aussi permettre aux populations issues de l’immigration de voir leurs civilisations et leurs pensées honorées pour leur contribution à l’histoire de l’humanité, et reconnues comme des clés de lecture du monde contemporain. Qu’elles en tirent fierté et gratification, cela fait partie de nos missions. » Samia, une des fidèles de l’association de femmes Arifa, se souvient encore avec des étincelles dans les yeux des visites collectives au musée, à la découverte des cultures nomades : « Parfois, l’une de nous reconnaissait un des objets dans les vitrines, et nous l’expliquait, c’était beau. » Ensemble, elles ont conçu à partir de cette initiation une véritable installation artistique, exposée avec les travaux d’autres associations à l’Espace 93 de Clichy.
Programme de résidence artistique au cœur de la cité
Après ces festivités inaugurales, la collaboration devrait donc se poursuivre sur un, voire deux ans. Plus de 120 classes se sont inscrites pour visiter le musée dans l’année. Pour Stéphane Martin, cet investissement dans le temps est essentiel : « Le rapport à la culture implique la familiarité, il se joue dans un plaisir de retrouvailles. Il nous faut un certain temps sur le terrain pour approfondir, repasser sur le trait, comme disent les enfants, plutôt que papillonner. » (…)
Point de consolidation des 10 ans de rénovation urbaine qui, après les émeutes de 2005, ont tenté d’humaniser les deux cités : la culture, donc. Y compris dans ses détours les plus inattendus : ainsi le maire de Montfermeil s’est-il avoué stupéfait devant les cartes de sa ville qu’ont dessinées des patients souffrant de difficultés mentales, selon le principe de représentation des terres aborigènes d’Australie : « Cela dit des choses au-delà des mots sur la manière dont les gens ressentent la ville… Je vais montrer ces dessins aux chercheurs que nous avons invités à réfléchir sur notre identité, cela leur donnera une idée profonde, concrète et charnelle, de l’essence de notre cité. »
Emmanuelle Lequeux
Journaliste au Monde

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