Le “En attendant Godot” de Jean-Pierre Vincent

Jean-Pierre Vincent explique à Fabienne Darge dans Le Monde : “Je pense qu’il y a dans ce Godot – et c’est le devoir de toute œuvre d’art – une mise en crise du fait d’être spectateur, mais cette mise en crise est amicale. C’est un spectacle au geste amical, et ce sera le cas du prochain et de tous ceux qui suivront. Parce qu’on file un mauvais coton dans un théâtre perpétuellement au bord de la crise de nerfs. Crier à tort et à travers ne sert à rien.”

Fabienne Darge a aimé cette mise en scène :

“Le 30 novembre, le spectacle arrive à Paris, au Théâtre des Bouffes du Nord, où il se jouera jusqu’au 27 décembre. Ce spectacle-phénomène montre que l’on peut encore monter une pièce réputée – à tort – « difficile », porter sur elle un regard neuf et lui donner une audience large.”

Extraits de l’entretien :

Vous dites être resté à distance de Beckett et de Godot longtemps. (…) Quand avez-vous changé d’avis, et pourquoi ?

Il y a quelques années, j’ai lu L’Obsolescence de l’homme, un livre du penseur autrichien Günther Anders, qui consacre un texte magnifique à En attendant Godot. J’ai relu la pièce. Et je l’ai complètement redécouverte : j’ai trouvé que c’était une pièce sur l’inaction pleine d’action, une prophétie sinistre pleine de gags. Que le tragique de la pièce était extraordinairement vivant, que cette histoire sans histoire, sans début, sans fin et sans rebondissement était pleine d’événements, d’éléments savoureux. En soixante ans, Godot est devenu un chef-d’œuvre universel comme Œdipe, Le Roi Lear, Dom Juan ou Mère Courage.

Comment aborde-t-on ce chef-d’œuvre, encombré de clichés, d’images des mises en scène successives et d’exégèses ?

On commence par relire la pièce, par repartir du texte lui-même. Puis, avec Bernard Chartreux, mon dramaturge, avec qui je travaille depuis quarante ans, nous avons lu pratiquement tout ce qui s’est écrit sur Godot. Ce qui nous a passionnés, c’est que tous les commentateurs, à partir des années 1980 – et notamment Alain Badiou –, insistent fortement sur la puissance comique de la pièce. Cela m’avait également frappé : à la relecture, j’avais beaucoup ri.

Votre mise en scène rompt avec l’image que l’on peut encore avoir du « théâtre de l’absurde », dans lequel avait été catégorisé Beckett…

Je n’ai jamais su ce que ça voulait dire, en fait, le théâtre de l’absurde. (…)Il n’y a pas d’Absurde, avec une majuscule, dans Godot : Beckett met ses personnages dans une situation absurde, et dans cette situation ils disent des choses absurdes, mais avec une sensibilité formidable. Au cœur de tout cela, il y a ce sentiment de vide, que l’on peut si bien comprendre aujourd’hui.

(….)

Mais Beckett était aussi un homme chaleureux et vivant, comme le montre le livre de Charles Juliet (Rencontres avec Samuel Beckett, éd. POL, 1999) ou la biographie que lui a consacrée James Knowlson (éd. Actes Sud, 2007). Et Godot n’est pas une pièce sinistre. Je crois que cette image est venue surtout à partir de Fin de partie.

Dans votre Godot, on a l’impression d’entendre chaque phrase, chaque mot, avec une précision et une acuité nouvelles. Comment avez-vous travaillé sur la langue de Beckett ?

D’abord, on a décidé de prendre le temps de jouer la pièce. Cela paraît bête, mais c’est fondamental : souvent, par crainte d’ennuyer le public, les acteurs et les metteurs en scène jouent la pièce trop vite. Et, du coup, on n’y comprend rien(..)

La clé, dans Godot, ce sont les silences(…)

Quelle est la nature du comique dans Godot, et quel rôle joue-t-il ?

Beckett adorait les grands burlesques américains – surtout Buster Keaton – et, plus ça va, plus je crois que le comique est au cœur de sa pièce : plus c’est drôle, plus c’est tragique. Plus c’est drôle, plus on sent cet espace de résistance qu’il y a dans l’être humain. Ce n’est pas un hasard si on dit que le rire est le propre de l’homme : il est ce qui fait qu’on n’en finit pas tout de suite. Et le comique est aussi dans le langage, avec lequel Beckett s’amuse énormément, dans ce premier texte qu’il écrit en français. (…)

Que raconte Godot aujourd’hui ?

De nombreux courants souterrains courent dans la pièce qui, sur un premier plan, très concret, confronte deux duos masculins, l’un, formé de Vladimir et Estragon, vieux couple chamailleur et solidaire, l’autre, Pozzo et Lucky, enfermé dans le rapport maître-esclave. Mais la principale source, c’est la perte du sens après les deux catastrophes de 1945 : l’ouverture des camps d’extermination et les deux bombes américaines sur le Japon.

Beckett met en scène la transformation de la terre en désert, dans toutes les acceptions que l’on peut donner à ce mot, et cela nous parle aujourd’hui

(…) Quand il commence à écrire la pièce, en 1948, Beckett pense qu’on ne peut plus parler du monde avec les outils du passé, ceux qui vont d’Eschyle à Sartre. On ne peut plus raconter une histoire : l’Histoire a été tellement lobotomisée qu’il faut chercher quelque chose d’autre à dire sur l’existence.

Pourquoi la pièce nous semble-t-elle alors si actuelle ?

Ce qui est anthropologiquement très actuel, c’est que Beckett écrit sa pièce juste après une catastrophe, et que nous sommes juste avant que ne s’en produise une autre… (…)

Qui est Godot, ce non-personnage qui ne viendra pas, et sur lequel on a tant glosé ?

Il est le nom que Vladimir et Estragon donnent au fait qu’ils attendent. Ils ne sont pas là parce qu’ils attendent, ils attendent parce qu’ils sont là. Ils sont là et ne peuvent pas être autrement que là puisqu’ils ne peuvent pas en finir et qu’ils ne peuvent pas partir. Et donc au bout d’un moment, comme ça arrive dans beaucoup de circonstances de la vie, il faut bien donner un nom, une raison à son attente…

En général, c’est plutôt un nom religieux, à consonance sacrée. Sauf que là, le sacré est une blague : cet écrivain irlandais qu’est Beckett, qui a fui l’Irlande catholique à deux reprises, transforme cela en farce, avec ce Godot qui est un « God not ». Godot, c’est une fiction qui sert à continuer à vivre. (…)

Vous avez créé votre spectacle en avril, trois mois après les attentats de janvier, vous le jouez maintenant après d’autres attentats. Ce Godot parle à la fois de fraternité et de catastrophe. Quel lien peut-on faire avec la situation actuelle ?

Le théâtre n’est pas un art d’actualité. Quand il s’y essaie, il s’y perd. Le théâtre parle du présent, dans toute son épaisseur (passé et avenir compris). Beckett a pensé à beaucoup de choses du présent en écrivant Godot, mais il en a évincé toute actualité. Cela dit, ces jours-ci, on demandait à une jeune fille de 13 ans, voisine du macabre immeuble de Saint-Denis, si et comment elle allait pouvoir reprendre une vie « normale ». Elle a répondu : « Bien obligée ! J’ai toute une vie à vivre. » Ça, c’est Didi et Gogo, les deux « héros » de Beckett…

En attendant Godot, de Samuel Beckett. Mise en scène : Jean-Pierre Vincent. Avec Charlie Nelson, Abbes Zahmani, Alain Rimoux, Frédéric Leidgens et Gaël Kamilindi. Théâtre national de Strasbourg, du 18 au 28 novembre. Tél. : 03-88-24-88-00. Théâtre des Bouffes du Nord, Paris, du 4 au 27 décembre. Tél. : 01-46-07-34-50.

 
  • Fabienne Darge
    Journaliste au Monde

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/culture/article/2015/11/28/dans-godot-plus-c-est-drole-plus-c-est-tragique_4819681_3246.html#6hlA3DBiigrdwRFE.99

       

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