Le costume de théâtre, comprendre, avec Christian Lacroix.

Christian Lacroix est devenu costumier de théâtre, notamment pour la Comédie-Française.

(…) Tous ces costumes taillés dans l’étoffe des rêves habitent depuis une quinzaine d’années nombre de mises en scène de la Comédie-Française, et notamment celles d’Eric Ruf, le patron de la maison, et de Denis Podalydès, dont il est devenu un fidèle compagnon de route. Rien qu’au cours de cette saison, on peut admirer cet art du costume de scène dans le Roméo et Juliette mis en scène par Eric Ruf, dans Lucrèce Borgia et dans le Cyrano d’ores et déjà historique de Denis Podalydès qui, créé en 2006, n’a cessé de jouer depuis.

Et tous démontrent avec éclat à quel point le costume d’époque, quand il est dénué d’académisme, peut encore apporter à la mise en scène de théâtre, aujourd’hui. Tout cela, Christian Lacroix va le raconter dans un « Grenier des maîtres », mardi 15 novembre, à la Comédie-Française où, en compagnie de Denis Podalydès, il va retracer ce parcours qui l’a vu revenir à ses premières amours théâtrales.

Car le théâtre a toujours été là. Il était là dans l’enfance arlésienne, et dans son travail de couturier, dont il parlerait presque, maintenant, comme d’une parenthèse.  (…) 

« Et puis il y a eu la sortie du Guépard, de Visconti, en 1963 – j’avais 12 ans. Là, j’ai vu quelqu’un qui avait vraiment reconstitué une époque. Après, j’ai lu que Visconti exigeait, pour ses décors, que même ce qui était caché dans les tiroirs soit totalement d’époque. Je me suis dit que c’était ce que je voulais faire, et j’ai commencé à créer des albums de collage, sur Shakespeare, par exemple… »

Puis Christian Lacroix est monté à Paris, il a fait des études d’histoire de l’art, et il est tombé dans la mode, un peu par hasard. « Pour moi, la mode et le théâtre, c’était la même chose, en fait. Je mentirais en disant que je voulais être couturier. D’abord, je ne sais pas coudre, et ça ne m’intéresse pas. Ce qui me plaisait, c’était d’habiller une époque comme on habille des personnages au théâtre. J’ai pu le faire parce que j’ai eu la chance d’arriver dans cette décennie éminemment théâtrale qu’ont été les années 1980. »

Il y a eu la couture, donc, chez Patou et dans sa propre maison, mais très vite aussi il y a eu le théâtre, avec le metteur en scène Jean-Luc Tardieu, qui, en 1986, a fait faire à Christian Lacroix ses premiers costumes de scène, pour Chantecler, d’Edmond Rostand.

Puis le couturier a fait son entrée à la Comédie-Française, en 1995, avec Phèdre, de Racine, mis en scène par Anne Delbée. Une Phèdre pour laquelle il a imaginé cette extraordinaire robe de velours carmin qui semblait taillée à même le rideau de la scène, et qui lui a valu son premier Molière – le deuxième, ce sera pour Cyrano, en 2007. Des Molière dont il dit être plus fier que de ses Dés d’or de couturier.

Il a fallu dix ans encore pour qu’il revienne au Français. Denis Podalydès est venu lui demander de créer les costumes de Cyrano, et, depuis, Christian Lacroix n’a pas arrêté.

(…) Et, de fait, il semble pleinement heureux de ce nouveau rôle qu’il tient avec un talent éclatant, au théâtre mais aussi à l’Opéra, avec Eric Ruf et Denis Podalydès, mais pas seulement : il prépare ainsi les costumes de L’Hôtel du libre-échange, de Georges Feydeau, que va mettre en scène Isabelle Nanty au Français en mai 2017.

« Créer des costumes pour le théâtre, c’est un tout autre plaisir que de faire une jolie robe sur une jolie fille, remarque-t-il. C’est vraiment un travail collectif. Le costume est réussi quand les trois parties, le metteur en scène, l’acteur et moi, nous sentons que nous sommes arrivés à faire naître le personnage. Il s’agit d’entrer dans la vision d’un metteur en scène et d’écouter les comédiens au plus près. Le costume doit être la seconde peau de l’acteur-personnage. Les costumes sont presque des cryptogrammes, des idéogrammes : ils doivent raconter le personnage avant même que les acteurs aient ouvert la bouche. »

Christian Lacroix invente au théâtre des habits qui semblent taillés dans la matière même du temps, avec leur patine, leurs teintes un peu passées. « Je suis toujours cet enfant qui veut remonter le temps. Je cherche le satin ou le taffetas qui donnera l’impression qu’on a fait descendre de son cadre un tableau de Poussin ou de Philippe de Champaigne. J’ai toujours aimé que les vêtements donnent l’impression d’avoir eu plusieurs vies. Et j’ai la chance de travailler avec des ateliers extraordinaires, qui sont parmi les derniers à détenir un savoir ancestral. »

Remonter le temps, oui… Mais inévitablement à partir de l’époque dans laquelle on vit pour de vrai. (…) « Ses vêtements nous dessinent tellement qu’ils sont un support de jeu incroyable », résume l’acteur-metteur en scène. Christian Lacroix en rougirait de plaisir, lui qui habille nos rêves de théâtre et de voyages temporels comme des effluves, sans lourdeur aucune, à l’image de ces jeunes femmes tchékhoviennes et proustiennes qui traversaient Les Méfaits du tabac, en 2014 : les fantômes très charnels d’un passé qui vit toujours en nous.

Grenier des maîtres Christian Lacroix. Mardi 15 novembre à 18 heures, à la Comédie-Française. Tél. : 01-44-58-15-15. De 8 € à 10 €.

 Fabienne Darge
  • Journaliste au Monde

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