Le corps des mannequins forme notre regard…

Dans LE MONDE CULTURE ET IDEES | 29.04.2015 à 16h37 |  Pauline Azou nous offre une analyse passionnante

Depuis le début du XXe siècle, les silhouettes défilant sur les podiums ont connu nombre de transformations.

Vendredi 3 avril, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture le projet de loi sur la santé, dont un amendement interdit l’activité de mannequin à des personnes trop maigres. Pour être courante, cette recherche de modèles cachectiques n’est pourtant pas une réalité uniforme. Surtout, elle n’est qu’un épisode dans la longue histoire de la représentation du corps féminin par les créateurs de mode. Depuis le début du XXe siècle, les silhouettes défilant sur les podiums ont connu de nombreuses transformations – et cela continue.

Pendant les années folles, sur les photographies d’Erwin Blumenfeld, dans les maisons de couture comme Jean Patou, les jeunes femmes qui présentent les créations, coiffées à la garçonne, portent des pièces amples dont la priorité est la liberté de mouvement. L’émancipation des femmes, enfin débarrassées des corsets, décidées à travailler et à vivre leur vie comme les hommes, passe déjà par la mode et ses représentations – Yves Saint Laurent s’en souviendra.

La femme-fleur

Cette idée androgyne de la femme est ­balayée après 1945. « Au sortir de la guerre, les gens veulent à nouveau se sentir heureux et les femmes se sentir femme, explique Alexandra Bosc, conservatrice du patrimoine au Musée de la mode du palais Galliera, à Paris. La silhouette se fait très féminine. C’est l’époque du New Look de Christian Dior. » En rupture avec la femme-soldat, le couturier imagine des « femmes-fleur » en accentuant leurs formes naturelles, seins hauts, taille très cintrée, broderies opulentes. Il s’affirme en rupture avec la génération anticorset de Chanel ou Vionnet.

Au tournant des années 1960, la jeunesse issue du baby-boom donne le la dans une société dont les mœurs se libèrent et qui s’adonne à la consommation. Chez les mannequins, la chef de file s’appelle Twiggy. Elle affiche en plein swinging London une allure longiligne et juvénile, les longues jambes se dévoilant sous des minijupes. Exit les seins rebondis et les hanches de la femme-fleur de Dior.

La décennie 1980 marque l’apogée de l’aérobic et des mannequins « à prénom ». Il n’y a plus qu’une seule Cindy, une seule Claudia ou une seule Naomi. Ce sont ces mannequins aux formes sculpturales dont la notoriété dépasse le cercle des fashionistas. L’une d’elles, Elle Macpherson,se voit affublée du surnom « The Body », sobriquet sans équivoque pour un corps à la fois musclé et généreux, consacré dans les médias comme le nec plus ultra – qui montre combien la mode influence désormais le physique des femmes. (…)

L’heroïn chic

A Londres, au début des années 1990, des photographes comme David Sims ou ­Corinne Day organisent la résistance face à cette représentation ultrasaine de filles pulpeuses diffusée tout au long des années 1980. (…) Dans le spot publicitaire, une jeune et frêle Kate Moss chuchote sous l’objectif de son boyfriend de l’époque, Mario Sorrenti. Cheveux décoiffés, visage pâle et anguleux, silhouette très mince, elle incarne le look waif (orpheline abandonnée). Les critiques fusent et vont jusqu’à soupçonner la brindille Kate d’anorexie – déjà.

En juillet 1999, le Vogue américain sonne le glas des girls next door, les filles banales qui pourraient être votre voisine. Sous le ­titre « The return of the sexy model », le magazine fait poser en couverture la mannequin brésilienne Gisele Bündchen. Elle est lancée pour régner pendant plus d’une décennie. Elle va défiler dans les shows Victoria’s Secret (première marque de lingerie sur le marché américain), qui fascinent le public et les médias avec ses mannequins tout en courbes. Miranda Kerr, Doutzen Kroes ou encore Laetitia Casta, des femmes minces à la belle poitrine, feront partie du casting au fil des années.Le muscle glorifiéSi les femmes frêles sont de retour aujourd’hui, d’autres modèles « à la mode » apparaissent, concurrençant les mannequins sur papier glacé. « Parmi les femmes les plus inspirantes du moment, explique Pascal Monfort, consultant en tendances, il y a Beyoncé, métisse, musclée, qui ne fait pas vraiment un 34 ! Les grandes icônes ne sont plus des petites Blanches fragiles, on veut des vraies formes de femme, mais des formes ­toniques. » La recherche de la minceur est certes très présente, mais on assiste aussi à une glorification des muscles. Une nouvelle génération de top-modèles affûte son galbe dans les salles de sport, un jus d’herbe à la main, tandis que l’over healthy (« extrême santé ») devient un phénomène de société.

Et à quoi ressemblera la mannequin de demain ? Le tendanceur a son idée : « La Twiggy de 2020 ? Je verrais bien une Black. » La généreuse chanteuse Rihanna, nouvelle égérie Dior, ouvre la voie.

  • Pauline Azou
    Journaliste au Monde

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