La Science fiction soviétique

Il y a quelque temps, sur ces pages, a été évoquée la science-fiction des années 50/60, essentiellement de la SF américaine. Celle de la conquête de l’espace et du temps, des fins du monde, des invasions d’extras terrestres…
La science-fiction soviétique ne doit pas être comparée à la science-fiction américaine, elle émane d’une culture bien différente. Et même si on y trouve du rêve, de l’invention, elle est davantage satirique et politique.
C’est en 1840 que paraît le premier roman de science-fiction russe, intitulé  L’année 4338  œuvre utopique de Vladimir Odoievski.
Cependant, pour les uns, c’est Constantin Tsiolkovski, également théoricien de l’astronautique, qui est désigné comme le père de la SF russe. Il écrit Rêves de la Terre et du Ciel en 1895 et Au-delà de la Terre en 1920.
Pour d’autres, le père de la SF russe est Alexandre Belaiev, auteur en 1928 de L’homme amphibie
Dans les ouvrages de cette époque, on sent l’influence de Jules Verne et Wells, dont les œuvres sont traduites et largement lues en Russie.
Cependant, d’autres auteurs ont un regard plus acéré sur leur société et utilisent la science-fiction comme support à une réflexion davantage politique. Parmi un nombre impressionnants d’auteurs du genre, il faut mentionner Evgueni Zamiatine qui écrit en 1920 : Nous autres, roman anti-utopiste, anticipation de l’époque stalinienne, dont Orwell a dit s’être inspiré pour écrire 1984. De nombreuses fois, Zamiatine a été incarcéré, accusé, par ses œuvres « de lutte contre le pouvoir soviétique », œuvres qui sont alors traduites à l’étranger mais ne paraissent pas en Russie. En 1931, il quitte Moscou pour s’établir à Paris.
Dès 1928, avec l’avènement de Staline, la science-fiction et ses mondes improbables, ses utopies, entrent dans le silence, puisque, je cite : « Seul Staline peut prévoir le futur ».
La science-fiction soviétique ne raconte donc pas d’histoires interplanétaires, ni d’apocalypses ou destructions de l’humanité. Elle se veut, se doit, d’être réaliste, optimiste, confiante en l’avenir et en la science annonciatrice de lendemains heureux. S’appuyant sur les possibilités de la technique, elle produit des romans d’anticipation en restant toujours dans les limites de ce qui paraît possible. Le voyage dans le temps n’y a pas sa place, pas davantage que d’aventures dans l’espace : « Sur la lune, il n’y a pas de kolkhozes », aurait dit Staline balayant les rêveries d’un Jules Verne ou d’un Tsiolkovski.
1956 est l’année du XXe Congrès du Parti communiste et du rapport de Khrouchtchev, date à laquelle la censure va un peu se relâcher et permettre aux auteurs une liberté relative, à condition qu’ils soient assez habiles pour que leurs récits aient plusieurs interprétations possibles. la science-fiction s’y prête assez bien.

En 1957, Ivan Efrémov fait paraître  La nébuleuse d’Andromède . C’est le début de l’âge d’or de la science-fiction soviétique. Dans son roman, Ivan Efremov décrit une société communiste équilibrée et accomplie. Mais son but n’est pas d’écrire un hymne de propagande pour le système soviétique. Dans sa description d’un monde futur, il insinue que l’Union soviétique est à peine l’ébauche de la société communiste du futur.  

 

 

 

 

Les plus célèbres des auteurs russes de la période soviétique sont les frères Strougatski, Arkadi et Boris. Auteurs d’une trentaine de romans de science-fiction, mondialement reconnus. Arkadi est né en 1925, Boris en 33. Ils commencent à publier au milieu des années 50, alors que Khrouchtchev vient d’accéder au pouvoir, et que la création artistique est moins surveillée.En 1964, Ils publient : Il est difficile d’être un dieu. Voici comment Jean-pierre Andrevon présente le roman :
 Dans le royaume moyenâgeux d’Arkarnar, Don Roumata se fait passer pour un jeune aristocrate à la cour du roi. En réalité c’est un terrien, venu sur cette planète au nom de l’Institut d’histoire expérimentale, pour y observer ses habitants. Si ce rôle apparaît sans danger, il va vite poser un dilemme au héros. En effet, le royaume semble dès le départ sombrer vers un régime fascisant. Roumata, éduqué sur une Terre pacifiée, devrait normalement n’être qu’un observateur passif. Cependant comment ne pas réagir devant tant de violence et de crimes dans cet univers en pleine déliquescence ?
Voilà la question fondamentale de l’œuvre : que faire face à un génocide ? Arkadi et Boris Strougatski posent le problème de deux façons : Tout d’abord du point de vue de Roumata lui-même. Cet individu extérieur que les technologies terriennes rendent tout-puissant, à l’égal d’un « Dieu », a-t-il le droit d’agir contre la volonté d’un peuple ? En effet, si don Reba paraît avoir le soutien de la population, comment justifier l’intervention de l’observateur ? Au nom de la supériorité morale des terriens ? Pour leur apporter/imposer la « Démocratie » ? Au contraire, ne serait-ce pas alors considéré comme une invasion étrangère ?
Cependant cette année 1964, scelle le début de l’ère Brejnev où désormais, la censure fera que l’œuvre circulera souvent sous le manteau pendant plusieurs années.
En 1968 paraît La troïka , une histoire où une commission d’observateurs ayant pris l’ascenseur de l’institut national d’études, à Moscou, s’étant retrouvée par hasard au soixante-seizième étage, forme une troïka pour la rationalisation et l’utilisation des phénomènes inexpliqués. Deux personnages sont envoyés en reconnaissance, via l’ascenseur, vers ce 76e étage où sévit cette Troïka, dont toutes les décisions sont absurdes. Les deux envoyés ont pour but de rapporter des objets qui feraient progresser, de façon accélérée et extraordinaire, la science et la technique. Ils se heurtent à l’oppo­sition de la Troïka, laquelle ressemble fort à la bureaucratie soviétique.
Ici, les auteurs de ce roman, jouent du comique grinçant pour décrire la bêtise l’ignorance, la vulgarité, le conservatisme. Ce pouvoir, au nom du peuple, musèle tout droit de parler et d’agir, démantèle la société afin de satisfaire ses propres volontés.
Quand La troïka, est publiée dans la revue Angara, tous les numéros sont retirés de la circulation et la rédaction de la revue est sanctionnée.
Les frères Strougatski, désormais, se penchent particulièrement sur le thème de la liberté des sociétés, soucieux de ce que représente l’intrusion d’un individu, ou d’un monde dans un autre monde, pour améliorer une organisation injuste ou dramatique pour les habitants.
Dans L’Ile habitée, en 1969, un jeune cosmonaute, égaré sur une planète archaïque dont les habitants n’ont jamais entendu parler du respect de la vie humaine ni de la Déclaration universelle des droits de l’homme, découvre une terrible dictature, un régime politique très militarisé, où règne l’arbitraire qui utilise des tours de surveillance radio pour contrôler la population. Alors qu’il pourrait rester indifférent à cette situation, le jeune homme décide d’entrer en résistance. Il apprend alors que les apparences sont parfois trompeuses, il apprend aussi à renoncer.

En 1974, paraît Un gars de l’enfer où le sujet, encore une fois, est celui de la soumission des hommes à ce qui leur nuit, et de la sujétion à ce qui entrave la liberté. Avec un certain humour noir, les deux frères, décrivent une planète où règne le chaos, où sévit une guerre terrible et aveugle. Un jeune soldat blessé et proche de la mort est sauvé par un voyageur de l’espace qui l’emmène dans son univers où tout n’est que calme et attention, des hommes les uns envers les autres. Or ce soldat, ne comprend pas le monde dans lequel il se trouve, il n’a qu’une idée, retrouver l’enfer des armes et de la mort, reprendre son rôle enragé de guerrier. Après quelques mois, où il a réussi en cachette à reproduire un semblant de son ancienne vie, il faut se rendre à l’évidence, il est incapable de vivre dans un monde en paix, et ses hôtes le laissent repartir dans le sien.
A l’optimisme obligé des débuts de la science fiction soviétique, on assiste alors à un désenchantement et au doute, concernant les possibilités de l’humanité à ne pas se laisser tenter par un pouvoir autoritaire et à ne pas s’y soumettre. Les hommes ne sont pas prêts…

La marque des frères Strougatski, est de traiter des sujets graves en y mêlant un humour discret, et sous couvert d’un imaginaire débridé, y mêler une satire sarcastique faussement naïve qui rappelle parfois Boulgakov. c’est ainsi qu’ils trouvent le moyen de faire passer leurs idées à travers la censure. Les russes nés soviétiques ne s’y trompaient pas.
Voici ce que disait d’eux la poétesse Maria Galina : « Leurs livres sont dotés d’un code spécial, une marque de reconnaissance entre gens du même bord, Grâce à eux, trois générations de lecteurs ont appris une langue secrète. »
Dans les années 70, en URSS, un lecteur sur quatre ne lisait que de la science fiction, il y aurait peut-être quelque chose à en déduire.      

Arcadi et Boris Strougatski
Jean-Pierre Andrevon

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