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La langue française se parle davantage hors d’Europe !

Gabriel Bergougnioux, linguiste, insiste sur l’histoire particulière de la langue française :

“On attribue à un président des Etats-Unis, George W. Bush, ce propos : « Le problème avec les Français, c’est qu’ils n’ont pas de mot pour entrepreneur [en anglais dans le texte]. » Vieux préjugé ethnocentriste selon lequel certaines langues seraient mieux à même que d’autres d’interpréter la raison ou les émotions, le monde des affaires ou de la recherche. Les Grecs traitaient les autres peuples de barbaroi (« barbares », littéralement : « ceux qui bredouillent »). Deux mille ans plus tard, Rivarol prétendait : « Le français, par un privilège unique, est seul resté fidèle à l’ordre direct, comme s’il était tout raison (…). Ce qui n’est pas clair n’est pas français. » Tandis que Rousseau, faisant l’éloge de l’italien, concluait : « Je crois avoir fait voir qu’il n’y a ni mesure ni mélodie dans la musique française, parce que la langue n’en est pas susceptible ; que le chant français n’est qu’un aboiement ­continuel, insupportable à toute oreille non prévenue (…). » (…)

Eh bien non. Il y a des formes ­sonores qui changent, des représentations différentes du monde parce que chaque langue a sa façon particulière de rendre compte de la réalité. Pour autant, aucune ne peut être considérée, sur ce plan, comme supérieure. (…)

Ce qui distingue les langues ­entre elles de ce point de vue, c’est leur histoire. L’écriture les a transformées en outils de savoir, en moyen d’accumulation de ­connaissances conservées par les manuscrits, démultipliées par l’imprimerie, l’informatique. Vecteurs de rayonnement d’une culture affinée par la pratique continue des écrivains, des savants, des techniciens, les langues se sont affranchies par l’écriture du temps et de l’espace, se répandant à des milliers de kilomètres et à des siècles de distance.

Le français est longtemps resté l’apanage d’une minorité de locuteurs, ceux des couches supérieures de la société en Europe au XVIIIe siècle, et aussi, d’une certaine façon – en dehors de la partie centrale du pays – en France. Jusqu’en 1850, les francophones sont minoritaires à l’intérieur des frontières. Il faudra l’enseignement obligatoire et son programme de base, « lire, écrire, compter », pour franciser ceux dont les descendants utilisent la langue de l’école et non celle de leurs ancêtres.(…)

L’histoire advenue au temps de Jules Ferry, qui a précipité l’évolution lente et régulière de la conversion au français de tout le territoire, se rejoue au présent, essentiellement en Afrique. (…) Pour autant que les langues des populations sont préservées dans chacun de ces pays, qu’elles continuent à être employées, complémentairement au français, sur un continent menacé par la balkanisation, l’enrichissement mutuel devient considérable. Il y a désormais plus de gens hors d’Europe qu’en Europe qui se déclarent francophones. (…)

Avec l’expansion d’une langue qui devient le patrimoine commun de centaines de millions de locuteurs, des variétés vont continuer à émerger, à s’affirmer. Ce ­seront les français de demain. (…) Internet assure une diffusion instantanée de tous les usages et offre la possibilité de préserver une intercompréhension. De cet échange du français avec des centaines de langues en contact résultent déjà de nouveaux mots, de nouvelles musiques, de nouveaux accents, de nouvelles manières d’exprimer le monde.

Au fond, Bush avait raison : il n’y a pas un seul mot dans toutes ces variétés de français pour dire « entrepreneur », il y en a beaucoup. Et bien plus encore qu’on ne l’imagine pour désigner ceux qui travaillent ou ceux qui aiment, pour dire à leur façon le monde de tous ceux qui habitent cette langue ­vivante, qu’ils la reçoivent de leur famille, de leur environnement ou de l’école. Au-delà de la diversité de leurs accents, de leurs « régionalismes », c’est bien leur langue. Notre langue.”

Gabriel Bergounioux a participé à la table ronde « Les influences réciproques de la langue française et des cultures francophones », vendredi 20 mai, dans le cadre des rencontres de la francophonies Les Voix d’Orléans.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/culture/article/2016/05/25/le-francais-une-langue-comme-les-autres-mais-avec-une-histoire-a-part_4925933_3246.html#SWHeSHAeWwPkp15j.99

       

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Présidente de la MCH

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