Kafka, Buzzati, Beckett… La littérature au défi d’un monde indisponible

Par cette expression, le sociologue allemand,  Hartmut Rosa, qualifie une époque, la nôtre, que caractérise la prétention à une totale mise à disposition du monde, dont l’altérité persistante est perçue comme un « point d’agression ». Les contemporains exigeraient un monde potentiellement et en permanence « sous la main », à portée de smartphone, de voiture ou de vol low cost. Toute épreuve de l’« indisponibilité » serait a contrario vécue comme catastrophique et anxiogène, que celle-ci s’exprime par un incident minime (un ordinateur qui part en vrille) ou une épidémie de l’ampleur de celle provoquée par le coronavirus, face à laquelle il n’existe pour l’heure ni vaccin ni remède.(…)

Pour Hartmut Rosa, la réduction de tout au calculable et au prévisible a cet effet pervers que le monde de plus en plus disponible est aussi de plus en plus aliéné. Il perd sa « résonance », son irréductible étrangeté et sa richesse inexplorée, que nous désirons aussi. Le tourisme de masse né de ce désir de « résonance » détruit ainsi les lieux et les paysages où elle pouvait encore se produire. Venise, saccagée par les paquebots de croisière, en est une illustration parmi bien d’autres.

A sa manière, la littérature du XXsiècle a anticipé ce constat pessimiste.(…) Tel est le cas du Terrier (Folio bilingue, 2018), l’un des textes que Franz Kafka écrivit quelques mois avant sa mort, alors que la tuberculose ajoutait à sa voix le sifflement annonçant à ses proches sa fin prochaine, en juin 1924. (….)

Dans Le Désert des Tartares (Robert Laffont, 1949), chef-d’œuvre du critique et écrivain italien Dino Buzzati (1906-1972), on retrouve une mise en scène de l’irréductible éloignement du monde et de l’attitude juste avec laquelle il convient de l’affronter. Ce roman – récit de l’attente vaine d’une guerre avec un ennemi qui se dérobe – sort en 1940 (…)

L’œuvre de Samuel Beckett offre une autre illustration de la capacité propre à l’écrivain de creuser volontairement, et non sans ironie, l’idée d’inaccessibilité du monde. Sa trilogie romanesque écrite en français entre 1951 et 1953, Molloy, Malone meurt, L’Innommable (Minuit), renverse le cours de la quête moderne de disponibilité absolue, par ses personnages aspirés de plus en plus par le néant, gagnés par l’immobilité, dans une architecture qui se restreint progressivement à la chambre, au lit, au sein d’un environnement où les objets les plus familiers deviennent peu à peu insaisissables.

Cliquez sur le lien audio (Ouest-track le 8 à 9)

CORONAVIRUS #16 MONDE INDISPONIBLE

Par Nicolas Weill (Journal Le Monde 29 avril 2020)

       

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