Jean d’Ormesson est mort.

Yoland Simon avait chroniqué son dernier livre « Guide des égarés » dans son émission Page à page sur Radio Albatros en décembre 2016.

Nous publions cette chronique en forme d’hommage à celui qui incarnait une forme de culture mue par le plaisir de la curiosité et du partage par l’art de la conversation.

 » Les médias nous ont habitués depuis des décennies à la pétillante présence de Jean d’Ormesson. Il nous y livre des prestations où, comme un heureux comédien, vaguement taquin, il semble s’employer à des sortes de contre-emplois. Le rôle traditionnellement compassé du grave académicien se transforme, sur les plateaux où l’on se plaît à l’inviter, en un personnage enjoué, au capricant babil. Et le conservateur empesé, tout droit venu d’un éditorial du Figaro, devient, dès qu’on lui tend un micro, un bretteur de la pensée, davantage mu par le plaisir de l’escrime que par le souci de l’emporter. Disons-le ici, au risque de passer pour légèrement impertinent, notre Vladimir est un peu un paradoxe incarné. L’âge, qui donne à beaucoup des airs de gravité et une certaine raideur, nourrie par les certitudes d’une soi-disant expérience, l’âge, donc, a redonné à notre auteur une nouvelle jeunesse et à ses propos un petit air de liberté. On ne s’étonnera donc pas de voir ce sémillant vieillard batifoler avec un plaisir de lycéen dans les champs de la philosophie. Cela, vous vous y attendiez, nous a donné un livre. Un opuscule, si l’on préfère, d’à peine plus de cent pages et qui porte le titre énigmatique de Guide des égarés. Ce titre, nous explique l’auteur, il l’a emprunté à Maimonide, un médecin juif, né à Cordoue, dans cette Andalousie qui fut une terre de Lumières, il y a près de mille ans. Et ces égarés qu’il faut guider dans ce labyrinthe d’interrogations où la vie nous a posés, ce sont tous ces humains qui ne savent d’où ils viennent et où ils vont.

Il est, disait ce bon La Fontaine, « un moment où il faut songer à faire son paquet ». Notre Jean d’O le fait à sa façon, en jugeant qu’il était grand temps de s’en prendre à toutes ces énigmes sur lesquelles on oublie de s’interroger, en s’étourdissant dans le divertissement pascalien qui tisse la trame de nos jours. Et le charme de ce livre tient à ce regard innocent sur un monde redécouvert avec une curiosité enfantine, et, comme s’il fallait, pour boucler le parcours d’une vie, revenir à l’âge des pourquoi, au besoin de comprendre ce qui ne s’explique pas, en dépit des gens sérieux qui ont choisi de traiter avec mépris ce fatras d’inutiles apories.

Donc, tout commence par l’étonnement. Celui d’être là sur « cette planète privilégiée et banale, fraction minuscule et franchement risible de l’immense univers. » Il faut cependant, malgré cette sorte d’entropie universelle, de tendance à toujours plus de désordre, si l’on préfère, oui il faut bien traiter les questions les unes après les autres. Je ne saurais ici, sans vous ennuyer, énumérer toutes les têtes de chapitres. Juste quelques-unes pour vous ouvrir l’appétit. Celles où, par exemple, l’auteur cherche à percer les mystères de l’espace, de la matière, de l’air, de l’eau et de la lumière. Autant d’éléments si étonnants et dont l’auteur nous parle avec une naïve simplicité, non dénuée d’humour. Ainsi, note-t-il, « nous pouvons vivre – plus ou moins bien – sans livres, sans rêves, sans amour. Mais nous ne pouvons nous passer de l’air que nous respirons et que nous ne voyons pas. » Et, ajoute-t-il, pour nous amuser, « lorsque nous rendons notre dernier soupir nous expirons à jamais. » Et cette eau, cette eau dont le poète Guillevic disait « qu’il sentait qu’il pouvait faire quelque chose à travers elle, mais qu’il ne savait pas quoi », cette eau, notre auteur l’étudie pour nous avec une bachelardienne attention. « Plus familière et plus présente que l’air, toujours absent, l’eau est aussi plus étrange et plus paradoxale. Elle n’a ni forme, ni couleur mais nous pouvons la voir (…) Nous pénétrons parfois dans son invraisemblable texture, mais le plus souvent c’est elle qui nous pénètre pour s’installer chez nous où elle règne en maîtresse. » D’ailleurs, c’est autour de l’eau, au long des fleuves, près des estuaires, comme ici au Havre, que les hommes ont construit leurs refuges et leurs cités. Mais l’eau, nous dit encore d’Ormesson, « est une déesse autrement puissante que les empereurs et les rois qui lui doivent leur fortune. » Et venons-en à la lumière qui vient de si loin que les étoiles dont elle porte le scintillement sont souvent mortes depuis des temps immémoriaux. En quelque sorte, « elles transportent du passé ».

Mais Jean d’Ormesson n’est pas seulement ce délicieux observateur de la naturelle complexité des choses. Il sait aussi qu’il faut se contenter, se réjouir même, de leur présence. Et il nous convie à profiter de ces durables délices offertes, dans leur mystérieuse évidence, à nos existences éphémères : l’eau, l’air, la lumière, la matière… Car elles nous seront arrachées – et seconde après seconde, jour après jour, elles nous le sont déjà – par notre maître à tous, ce monstre tout puissant, ce temps dont nous ne savons « de quel chaudron magique, de quels abîmes métaphysiques » il peut bien sortir. Ici, force est de citer quelques autres chapitres de ce livre. Des notions qui furent l’éternel objet d’éternelles cogitations : la liberté, la vie, la mort, le plaisir, le bonheur, la vérité, l’amour, et Dieu, pour finir par le verbe du commencement. Il est des traités savants qui souvent ne font que tout embrouiller, ce Guide des égarés appartient, à l’inverse, à ces ouvrages d’une lumineuse simplicité qui éclairent le chemin des pauvres égarés que nous sommes sur cet îlot de l’univers qu’on appelle La Terre. « 

 Yoland Simon

       

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